La
reprise à l'Elysée de La Maman et la putain d'après
le scénario de Jean Eustache va donner à ceux qui ont
manqué cette création en janvier dernier une seconde
chance. Celle de découvrir le travail d'Olivier Rey et de sa
compagnie THEARTE. La mise en scène inventive est servie par
l'interprétation de comédiens tous époustouflants.
Que vous connaissiez ou non le film d'Eustache, on ne peut que vous
conseiller ce spectacle oscillant avec justesse entre noirceur et
ironie. C'est à l'occasion de cette reprise que nous avons
rencontré Olivier Rey qui, outre plusieurs créations
à son actif, travaille également comme assistant à
la mise en scène avec Catherine Marnas, le Grand Magazin et
surtout Michel Raskine.
Pour ceux qui n'auraient pas vu le film, voici un petit résumé
:
Alexandre est un jeune homme oisif qui passe son temps à lire
dans les cafés du Quartier Latin. Il vit avec Marie. Alors
qu'il tente de retenir Gilberte son ancien amour sur le point d'en
épouser un autre, il rencontre Véronika, jeune infirmière
qui collectionne les conquêtes.
Pourquoi s'être attaqué à la mise en scène
de ce film devenu culte ?
C'est par la lecture du scénario, publié dans la petite
collection des Cahiers du Cinéma, que j'ai fait connaissance
avec La Maman et la putain. Ce qui m'a intéressé c'est
la manière dont on s'empare au théâtre d'un scénario
de cinéma.
La présence des mots est très forte dans ce texte. Du
coup, sa dimension théâtrale m'est apparue d'emblée
à travers ce débit parfois frénétique
des personnages. Quand Véronika et Alexandre arrêtent
de parler, ils n'existent plus. Ce qui est intéressant c'est
que ces trois protagonistes sont représentatifs de trois regards
différents sur la société de l'époque
mais également sur celle d'aujourd'hui.
Qu'est-ce qui t'a plu dans ce texte ?
Ce que l'on peut percevoir de Jean Eustache à travers Alexandre
puisque c'est un peu un autoportrait. Ce personnage est extrêmement
touchant à travers ses contradictions, sa difficulté
à prendre position à une époque où les
débats font rage. Eustache a été très
sceptique à l'égard des mouvements de mai 68. Il a toujours
été plus attaché à l'individu qu'au groupe.
Il avait peur de s'engager par crainte de voir sa personnalité
disparaître. C'est quelque chose dont je me sens proche aujourd'hui.
Parce qu'on refait le monde plutôt dans son salon que dans des
AG ou des manifs. Jusqu'à quel point peut-on tenir ce discours-là
? Quelles en sont les limites et les impasses.
Ce qui m'a plu aussi, c'est la fausse insouciance qui se dégage
des personnages, leurs contradictions et celles de leurs sentiments,
leur difficulté voire l'impossibilité à vivre
leur utopie amoureuse jusqu'au bout.
Quelle
a été ta méthode de travail pour aborder cette
mise en scène ?
Le travail a été très collectif. À la
différence de mes précédentes mises en scène
ou de ma prochaine Parasites (de Marius von Mayenburg à la
rentrée 2004), ma méthode s'est vraiment constituée
au fur et à mesure du travail. Il n'y avait rien d'écrit.
La lumière et le son ont aussi énormément contribué
à la construction du spectacle. Cela a vraiment été
un fonctionnement de groupe, chacun apportant une pierre à
l'édifice. D'où le côté patchwork du spectacle.
Je n'ai vu le film d'Eustache qu'après la mise en scène
car je ne voulais pas être influencé.
Une des différences fondamentales avec le film, c'est qu'il
m'a paru important de ramener le tragique dans la pièce. Il
y a une présence forte de la mort notamment à travers
le personnage de Véronika qui entraîne les autres vers
la chute.
On a également beaucoup travaillé le montage. Le film
fait 3h40, il a donc fallu couper et réorganiser les scènes.
J'ai choisi de regrouper toutes les scènes de café au
début. D'où tout le travail sur la musique qui sert
à créer l'atmosphère des lieux. La musique intervient
vraiment comme décor à part entière.
Dans tous tes spectacles, tu travailles beaucoup sur les passerelles
avec le cinéma, le music-hall, etc., sur des formes qui viennent
perturber le théâtre
Le théâtre se définit en opposition aux autres
arts qui l'entourent. L'exploration de ces passerelles me permet d'affirmer
de façon plus forte ce qu'est la spécificité
du théâtre. Cette intention de travailler sur les passerelles
n'était pas initiale, elle s'est constituée au fur et
à mesure des créations. C'est aussi lié à
la rencontre avec les textes. Pour la mise en scène de La Maman
et la putain par exemple, j'ai utilisé un procédé
cinématographique pour voir l'effet qu'il produisait au théâtre.
Il s'agit du forwardback, le contraire du flashback. L'image du début
du spectacle est celle de la fin. Cela crée un effet de surprise
chez le spectateur et éclaire tout le spectacle de cette image
initiale assez forte.
Ces passerelles me permettent aussi de travailler sur les relations
entre le spectaculaire que je rattache plus au concept d'entertainment,
de divertissement et le théâtre. Les emprunts au café-théâtre
présents dans La Maman et la putain participent de cette démarche-là.
Qu'est-ce que c'est aujourd'hui que faire acte artistique au théâtre
? Comment le théâtre se positionne-t-il par rapport au
spectacle en général ? Je ne crois pas que cela soit
dans une position de rejet mutuel. Naviguer entre les deux m'intéresse.
Maintenant que tu as vu le film, est-ce que tu vas modifier des
choses dans le spectacle à l'occasion de cette reprise ?
Le film est une sorte de photographie de l'état des relations
amoureuses dans l'après 68. Il y a un certain nombre de références
à l'actualité et aux débats de l'époque.
Je n'en avais peut-être pas bien mesuré la force et la
virulence. C'est pour cela d'ailleurs que le film a été
assez polémique. J'avais un peu gommé ces références
à la création pour en faire une histoire atemporelle
en la rendant indépendante du contexte historique dans lequel
elle se joue. Je m'interroge aujourd'hui sur le moyen de ramener ces
références à l'actualité directe. C'est
vraiment ce travail-là que j'ai envie de développer
pour cette reprise.
Il est étrange que tu aies peu parlé du sentiment
amoureux alors que c'est quand même le motif central du film
?
Le thème central de la pièce, le triangle amoureux,
n'est pas ce qui m'a intéressé en premier lieu. Mais
plutôt tout ce qu'il y a autour et comment cela influence les
relations amoureuses. Je ne crois pas par exemple qu'on tombe amoureux
d'une personne. Le sentiment amoureux n'existe pas tout seul mais
toujours à travers des circonstances, des conditions de vie.
C'est aussi cela que j'essaye de raconter avec ce texte. Dans la pièce,
le jeu du trio amoureux n'est pas un marivaudage. Le discours sur
la libération sexuelle, sur le couple libre est lié
à l'époque à laquelle il apparaît. Mais
je crois que ces questions sont encore d'actualité.
Léonore |