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Extrait
de Mon Beau Jacky : "Je rêvais d'être assez grand pour
lui régler son compte à ma mère. On l'appelait
Pinard je rêvais du jour où je l'étendrais d'un
coup de poing - je rêvais du jour où elle mourrait / serait
morte / sèche comme un insecte écrasé entre deux
pages d'un vieux dictionnaire". C'est brut, c'est écrit
comme un coup. Richard Morgiève vit parce qu'il écrit,
c'est impératif, obligatoire. "Je dirais que c'est essentiel,
plus j'écris, et plus des choses que je ne connaissais pas de
moi me sont apparues, c'est devenu de plus, essentiel de le dire. Au
fond, aux innocents les mains pleines, j'écrivais parce que je
voulais écrire. Un moment donné, je me suis mis à
écrire parce qu'il y avait un glissement vers le sens. Au départ
j'écrivais vrai et puis maintenant j'écris pour dire quelque
chose. Avant non."
Richard Morgiève était à la Villa Gillet en janvier,
une rencontre, une lecture. Avec plus de vingt livres publiés
à ce jour, une uvre foisonnante et récurrente, l'écrivain
livre ce qui le maintient aujourd'hui dans l'écriture, il exprime
ses colères avec un calme qui surprend. Il semble toujours se
débattre avec ses fantômes, alors il écrit pour
évacuer; peut-être une forme non avouée de thérapie,
peut-être autre chose. Sortir l'enfoui, le non dit. "Je n'aime
pas cette idée de soin, dans l'écriture. Quand j'écris,
je m'abîme, je me déclenche des maladies, j'arrête
de boire parce que je bois trop, je suis obligé d'arrêter
la cigarette parce que je fume trop, des angoisses que tout le monde
a. Je ne suis pas si sûr que ça que ce soit une thérapie,
mais que ce soit essentiel, oui."
On passe de livre en livre avec chaque fois une curiosité renouvelée,
on sait que l'auteur cherche, fouille entre les mots, une identité
divergente à son écriture. Entre Un Petit Homme de dos
ou Ma Vie folle, il y a mélange des genres, il y a des chemins
de traverse d'une littérature viscérale. "Ce n'est
pas le même écrivain parce que j'ai vieilli. Vieillir c'est
pas simplement être plus moche, c'est voir les choses autrement.
Pour moi il y a beaucoup de correspondance entre la peinture, le graphisme
et la littérature, réellement un livre est peint d'une
autre façon, il a sa teinte, est-ce qu'il est figuratif ?, abstrait
?, quelles sont les couleurs qui dominent ?, quel cadre ?, quelle taille
? Comme on peut dire qu'un peintre a plusieurs époques, moi j'ai
plusieurs époques. Le démarrage c'est l'audace, ce qui
me rend complètement perplexe c'est que de livre en livre j'oublie
comment on écrit un livre, je ne sais pas écrire un livre
au fond tant que je n'arrive pas à avoir cette audace dingue
qui est d'assembler des mots avec le lien qui fait que soudain, les
mots prennent une valeur, un sens. C'est carrément de la magie,
alors je travaille comme tout le monde, j'écris en vain des milliers
de pages que je balance jusqu'au jour où tac, il y a cette audace
qui naît. On pourrait dire que c'est le tempérament personnel
du texte qui s'exprime par les mots presque lui tout seul. C'est pas
de la magie qui vient toute seule, il faut que j'en chie."
Mélodrame. C'est le maître mot, le fil conducteur des livres
de Richard Morgiève. Ça grince de partout comme la vie,
c'est d'une réalité presque insupportable, c'est contemporain,
c'est un reflet de vie. "Pour moi le bon texte, c'est forcément
un mélodrame, je choisis cette structure et après je la
fais péter de l'intérieur. Un jour j'ai su pourquoi je
voulais écrire, c'était pour rétablir la vérité,
concernant par exemple la mort de mon père, pas aussi prétentieux
que peut le dire un témoignage. C'est plus simple, rétablir
la vérité, parler à la place des gens qui n'ont
pas pu parler."
Refusant le terme d'auto-fiction pour ses romans, Richard Morgiève
tend vers une écriture de l'urgence, de longues phrases sans
ponctuation. Une densité qui tient à l'obsession. Un écrivain
brut au-même titre qu'il y a des peintres de l'art brut. "Dans
Le Monde, il y a un journaliste qui a quand même dit que mon dernier
roman était de l'auto-fiction, c'est quand même grave,
je me casse le cul à écrire une fiction et comme c'est
la mode de parler d'auto-fiction, il y va. C'est ridicule, c'est consternant,
ça veut dire que les gens ne lisent plus. Auto-analyse, ça
voudrait dire qu'il y a un travail du domaine de la raison, moi je ne
raisonne pas, c'est plutôt un cours de natation à l'usage
de ceux qui ne savent pas nager et qui vont se noyer, donc je me jette
à l'eau et j'apprends à nager. Ça n'a plus rien
à voir avec le domaine de l'intelligence, moi l'intelligence
elle est ce qu'elle est et qu'elle reste où elle est; accessoirement
si elle peut m'aider plutôt que de me porter préjudice
c'est bien, mais disons que c'est une organisation émotive. On
dit en France que les gens qui vieillissent sont de droite, je dirais
c'est pas con, mais je n'ai pas de point de vue, je ne fais pas de différence
entre la gauche et la droite, mais je dirais que plus on vieillit plus
on peut avoir une approche morale et philosophique, plus on peut entrer
en communication par le biais de la pensée et ça cela
me branche bien plus que de m'inscrire dans un courant d'auto-fiction
ou d'auto-analyse qui sont finalement des références qui
ne m'intéressent pas."
A travers ses livres on sent une réelle liberté, pas un
truc fabriqué pour se forger un style. C'est aussi un des éléments
qui jaillit à travers une discussion avec Richard Morgiève,
la fonction de liberté prend vite le dessus, liberté de
pensée, liberté d'écrire, liberté de vivre.
"Je suis très choqué par les intellectuels français,
je pourrais dire que globalement ce sont mes ennemis. Quand on prend
un journal comme Libé, quelle bande de trous du cul ! j'étais
déjà ennemi avec eux quand j'avais vingt ans alors maintenant
que j'en ai cinquante-trois, je me dis quelle bande de réac !
Je suis libre, c'est une vraie morale dans la vie qui passe par des
choix et puis des attitudes bien plus intéressantes que de faire
partie d'un comité pour Jospin. Le titre de Libération
lors des dernières élections présidentielles c'est
Ouf, une onomatopée pour résumer trente ans d'existence
du journal, c'est tragique. Je ne suis pas de leurs bords, ce qui ne
veut pas dire qu'ils n'ont que des mauvaises idées. Quand on
voit un type comme Sollers, c'est un type dangereux, c'est le vichyste,
le collaborateur idéal, il va parler de qui ? De ceux qui peuvent
accréditer le fait que c'est un homme intelligent; qu'il soit
intelligent n'est pas prouvé en plus. C'est ce mec qui est contre
mai 68, qui est papiste, qui est sexiste, et c'est ça les intellectuels
français ? c'est Bernard Henry Lévy ? il y a de quoi gerber.
Tous ces mecs-là véhiculent la pensée française,
ils veulent le pouvoir. On peut dire qu'une grande partie de la classe
intellectuelle française collabore à mort avec le système,
et certains artistes sont des franc-tireurs. Si je peux flinguer une
pensée pourrie, je vais le faire à ma manière.
C'est donc une position morale, j'essaie de montrer qu'une uvre
artistique n'est que du domaine de l'art. Je ne donne pas mon opinion
politique, je ne parle pas de Guy Debord comme Sollers; Guy Debord qui
était un petit bourgeois et qui n'a rien inventé que sa
propre petite révolution. C'est le discours sur l'art qui l'emporte
sur l'art. Godard était très malin et très pervers,
et je préfère Godard à Sollers et de loin, parce
qu'il incluait la perversité dans son langage, il est bien plus
intelligent, c'est l'impression que j'ai, il est plus iconoclaste. Mais
bon ça n'a pas beaucoup d'intérêt, ils peuvent faire
ce qu'ils veulent ça ne m'empêchera pas d'écrire."
Derniers livres Parus : Bébé- Jo (Losfeld, 2000),
La Demoiselle aux crottes de nez (Losfeld, 2001),
Deux mille capotes à l'heure (Pauvert, 2001),
Ce que Dieu et les anges (Pauvert 2002),
Mon petit garçon (Losfeld, 2002),
Mon beau Jacky (Serpent à Plumes, réédition 2002)
Bruno
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