|
On les devinait trop à l'étroit dans leur paquetage
néo-réaliste java-rock de l'époque Bazar (1998),
on s'imaginait bien que Ciel d'encre (2000) n'était qu'une
pâle ébauche électrique de ce qu'ils avaient dans
les tripes. Avec Blottie, les Hurleurs affichent leur goût pour
une musique organique, radicale et libre de droits. Onze titres flamboyants
et enfiévrés qui évoquent pêle-mêle
Nick Cave, Joy Division, Neil Young et Stuart Staple. Excusez du peu
! Des textes singuliers emplis de noirceur, des instrumentations extrêmement
léchées qui parlent à l'âme, des mélodies
vénéneuses, une respiration sourde emplie de tensions
et silences puis une intensité dramatique habitent cet album.
Un rock hybride dans la droite lignée d'un label rock indé
made in France
Un rock aride, écrit à l'instinct
et porté par la voix ténébreuse de Jean Christophe
Versari, silhouette à contre-jour et âme écorchée
du groupe. Porte-parole, il nous dévoile quelques secrets de
fabrique
Alors
Blottie, album de la maturité ou celui qui vous ressemble enfin
?
Je n'ai pas vraiment le sentiment que ce soit un album si différent.
Il est plus abouti, je m'y reconnais plus, mais je crois qu'il y avait
déjà un peu de la sève de Blottie dans Ciel d'encre.
D'ailleurs, après Ciel d'encre, on pensait avoir vraiment marqué
le coup et tourné la page. Avec du recul, je réalise
qu'on aurait dû prendre certains partis plus radicaux. On assumera,
je crois, tous beaucoup mieux Blottie dans le futur et de manière
plus intégrale
Evolution naturelle ou réelle remise en question ?
Notre seule vraie discussion fut sur la direction à prendre
: on voulait être plus radical par rapport aux mélodies,
ne pas trop sur-arranger les morceaux. On s'est posé des questions
sur notre image qui n'avait pas changé avec Ciel d'encre. Mais
on n'a jamais eu l'impression de s'être complètement
planté
On ne renie pas ce qu'on a fait... Peut-être
avais-je besoin de passer par Bazar (avec ses textes alambiqués
et ses mélodies plus touffues) pour réussir à
écrire, composer, défendre un univers
pour m'exprimer
comme je le fais aujourd'hui.
Ian Caple, Adrian Utley : sacrées références
! Comment en vient-on à travailler avec ces gens-là
?
On avait une liste de gens avec lesquels on avait envie de travailler
sur ce nouvel album. Ian Caple, Portishead, John Bryan, Jim O'Rourke
Ian, qui connaissait déjà nos albums, a répondu
très vite en disant qu'il voulait le faire. Il a été
très partie prenante sur l'enregistrement. Il est d'abord venu
travailler en studio de répétition; il nous a forcés
à jouer les morceaux en boucles, simplifiant les basses et
nous conseillant d'être plus tranchants ou modifiant notre manière
d'harmoniser les cuivres
Y
a-t-il une recette maison d'enregistrement ?
Ian décidait. Il y a eu des prises complètement live,
tel L'Etuve; seuls les cuivres, le Rhodes et la voix ont été
rajoutés ensuite. Beaucoup de prises batterie+basse live, mais
on était presque toujours à proximité, cela nous
aidait souvent à trouver et garder l'énergie.
Quelle est votre méthode de composition ?
Un peu différente des autres albums. Auparavant, j'apportais
la sève des morceaux : l'ossature du morceau, un bout de texte,
les harmonies, la mélodie. Ensuite, on démontait tous
ensemble pour en faire un morceau fini. Cette fois-ci, chacun a amené
des propositions d'harmonies, des ossatures de morceaux. On a beaucoup
travaillé en impro. Puis, j'ai écrit les textes : ça
restructure et ça formalise un peu le morceau. Mais la tonalité
du morceau est déjà là. Tu sais quand un texte
fonctionne : il finit toujours par appeler de la musique et vice-versa.
C'est un peu comme si tu attrapais un fil et tu tirais jusqu'à
la rupture. Quand le morceau est fini, c'est évident. Ou alors,
il manque encore un bout de fil !
Le titre le plus évocateur de l'album pour toi ?
J'hésite entre Derrière la buée et L'épreuve
du feu
même si je ne suis pas sûr que ce soit très
évocateur de l'album. Peut-être plus Les Oiseaux de nuit.
Notre volonté, c'est un peu d'hypnotiser, enfin de balader
des gens dans un monde, un univers particulier pendant la durée
de l'album. Il faut donner du relief, créer des tensions et
des liens entre les atmosphères.
Comment expliques-tu cette écriture sombre ?
J'ai essayé d'écrire des choses plus gaies
Y'a
des jours, c'est pas mal ! Mais c'est pas facile. Je le regrette et
ça me frustre même un peu, je travaille sur moi pour
essayer d'écrire des choses plus ouvertes.
Des influences ?
Dans le fond, quel que soit le mode d'expression auquel on s'intéresse
artistiquement, tout finit par avoir une résonance sur ce qu'on
fait soi-même. On se nourrit des émotions qu'on peut
ressentir à la vue d'un beau film ou à la lecture d'un
beau livre, par exemple.
Les Hurleurs, groupe ou collectif ?
On fonctionne un peu comme un collectif. Après, c'est moi le
porte-parole. Je chante, j'écris les textes
et je donne
aussi les interviews
Je suis leader sans m'être jamais
imposé comme leader
mais, en même temps, c'est
ce qui fait que ça fonctionne.
Et votre public aujourd'hui, qui est-ce ?
Honnêtement, je n'en ai aucune idée. Je pense qu'on a
effectivement perdu une partie de notre public avec Ciel d'encre et
qu'on commence juste à découvrir notre nouveau public.
Je crois que beaucoup de gens susceptibles d'apprécier ce qu'on
fait ne nous connaissent pas !
Il donne quoi cet album sur scène ?
Au début, on avait tendance à être le plus proche
possible de l'album. Puis on s'est tourné vers une formule
plus radicale : simplifier les mélodies, éviter que
tout le monde joue tout le temps. On reprend certains morceaux de
Ciel d'encre, bien sûr, réorchestrés. Puis les
reprises qui sont sorties avec l'album, excepté India song
(trop difficile), et on joue la même reprise de Bauhaus depuis
toujours !
Certains disent c'est mieux live que sur l'album.
Votre rêve le plus fou ?
Travailler un jour avec Tom Waits. Mais, bon, les seuls disques qu'il
accepterait de produire seraient ceux de Captain Beefheart qui, de
toute manière, ne fait plus de disque ! !
Anne
Huguet
|