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2003

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  MAI N°82  



 

Les Hurleurs

Il suffit souvent de pas grand chose pour basculer : de la démesure, une certaine quête d'absolu ou cet équilibre précaire de fragilité et puissance. Les Hurleurs, sextet parisien (devenu hydre à huit têtes à cette occasion), confirment avec Blottie, 3ème essai magistral, une identité décalée, sans concession mais enfin sereine. Electron libre d'une scène française, quelque part entre Bashung, Noir Désir, Dominique A et Kat Onoma.

On les devinait trop à l'étroit dans leur paquetage néo-réaliste java-rock de l'époque Bazar (1998), on s'imaginait bien que Ciel d'encre (2000) n'était qu'une pâle ébauche électrique de ce qu'ils avaient dans les tripes. Avec Blottie, les Hurleurs affichent leur goût pour une musique organique, radicale et libre de droits. Onze titres flamboyants et enfiévrés qui évoquent pêle-mêle Nick Cave, Joy Division, Neil Young et Stuart Staple. Excusez du peu ! Des textes singuliers emplis de noirceur, des instrumentations extrêmement léchées qui parlent à l'âme, des mélodies vénéneuses, une respiration sourde emplie de tensions et silences puis une intensité dramatique habitent cet album. Un rock hybride dans la droite lignée d'un label rock indé made in France… Un rock aride, écrit à l'instinct et porté par la voix ténébreuse de Jean Christophe Versari, silhouette à contre-jour et âme écorchée du groupe. Porte-parole, il nous dévoile quelques secrets de fabrique…

Alors Blottie, album de la maturité ou celui qui vous ressemble enfin ?
Je n'ai pas vraiment le sentiment que ce soit un album si différent. Il est plus abouti, je m'y reconnais plus, mais je crois qu'il y avait déjà un peu de la sève de Blottie dans Ciel d'encre. D'ailleurs, après Ciel d'encre, on pensait avoir vraiment marqué le coup et tourné la page. Avec du recul, je réalise qu'on aurait dû prendre certains partis plus radicaux. On assumera, je crois, tous beaucoup mieux Blottie dans le futur et de manière plus intégrale…
Evolution naturelle ou réelle remise en question ?
Notre seule vraie discussion fut sur la direction à prendre : on voulait être plus radical par rapport aux mélodies, ne pas trop sur-arranger les morceaux. On s'est posé des questions sur notre image qui n'avait pas changé avec Ciel d'encre. Mais on n'a jamais eu l'impression de s'être complètement planté… On ne renie pas ce qu'on a fait... Peut-être avais-je besoin de passer par Bazar (avec ses textes alambiqués et ses mélodies plus touffues) pour réussir à écrire, composer, défendre un univers… pour m'exprimer comme je le fais aujourd'hui.
Ian Caple, Adrian Utley : sacrées références ! Comment en vient-on à travailler avec ces gens-là ?
On avait une liste de gens avec lesquels on avait envie de travailler sur ce nouvel album. Ian Caple, Portishead, John Bryan, Jim O'Rourke… Ian, qui connaissait déjà nos albums, a répondu très vite en disant qu'il voulait le faire. Il a été très partie prenante sur l'enregistrement. Il est d'abord venu travailler en studio de répétition; il nous a forcés à jouer les morceaux en boucles, simplifiant les basses et nous conseillant d'être plus tranchants ou modifiant notre manière d'harmoniser les cuivres…
Y a-t-il une recette maison d'enregistrement ?
Ian décidait. Il y a eu des prises complètement live, tel L'Etuve; seuls les cuivres, le Rhodes et la voix ont été rajoutés ensuite. Beaucoup de prises batterie+basse live, mais on était presque toujours à proximité, cela nous aidait souvent à trouver et garder l'énergie.
Quelle est votre méthode de composition ?
Un peu différente des autres albums. Auparavant, j'apportais la sève des morceaux : l'ossature du morceau, un bout de texte, les harmonies, la mélodie. Ensuite, on démontait tous ensemble pour en faire un morceau fini. Cette fois-ci, chacun a amené des propositions d'harmonies, des ossatures de morceaux. On a beaucoup travaillé en impro. Puis, j'ai écrit les textes : ça restructure et ça formalise un peu le morceau. Mais la tonalité du morceau est déjà là. Tu sais quand un texte fonctionne : il finit toujours par appeler de la musique et vice-versa. C'est un peu comme si tu attrapais un fil et tu tirais jusqu'à la rupture. Quand le morceau est fini, c'est évident. Ou alors, il manque encore un bout de fil !
Le titre le plus évocateur de l'album pour toi ?
J'hésite entre Derrière la buée et L'épreuve du feu… même si je ne suis pas sûr que ce soit très évocateur de l'album. Peut-être plus Les Oiseaux de nuit. Notre volonté, c'est un peu d'hypnotiser, enfin de balader des gens dans un monde, un univers particulier pendant la durée de l'album. Il faut donner du relief, créer des tensions et des liens entre les atmosphères.
Comment expliques-tu cette écriture sombre ?
J'ai essayé d'écrire des choses plus gaies… Y'a des jours, c'est pas mal ! Mais c'est pas facile. Je le regrette et ça me frustre même un peu, je travaille sur moi pour essayer d'écrire des choses plus ouvertes.
Des influences ?
Dans le fond, quel que soit le mode d'expression auquel on s'intéresse artistiquement, tout finit par avoir une résonance sur ce qu'on fait soi-même. On se nourrit des émotions qu'on peut ressentir à la vue d'un beau film ou à la lecture d'un beau livre, par exemple.
Les Hurleurs, groupe ou collectif ?
On fonctionne un peu comme un collectif. Après, c'est moi le porte-parole. Je chante, j'écris les textes… et je donne aussi les interviews… Je suis leader sans m'être jamais imposé comme leader… mais, en même temps, c'est ce qui fait que ça fonctionne.
Et votre public aujourd'hui, qui est-ce ?
Honnêtement, je n'en ai aucune idée. Je pense qu'on a effectivement perdu une partie de notre public avec Ciel d'encre et qu'on commence juste à découvrir notre nouveau public. Je crois que beaucoup de gens susceptibles d'apprécier ce qu'on fait ne nous connaissent pas !
Il donne quoi cet album sur scène ?
Au début, on avait tendance à être le plus proche possible de l'album. Puis on s'est tourné vers une formule plus radicale : simplifier les mélodies, éviter que tout le monde joue tout le temps. On reprend certains morceaux de Ciel d'encre, bien sûr, réorchestrés. Puis les reprises qui sont sorties avec l'album, excepté India song (trop difficile), et on joue la même reprise de Bauhaus depuis toujours !
Certains disent c'est mieux live que sur l'album.
Votre rêve le plus fou ?
Travailler un jour avec Tom Waits. Mais, bon, les seuls disques qu'il accepterait de produire seraient ceux de Captain Beefheart qui, de toute manière, ne fait plus de disque ! ! …

Anne Huguet