Incorruptible,
militante et mondialiste. La bande à Amazigh Kateb (le fils
du dramaturge et écrivain, Yacine Kateb) n'a jamais eu peur
de l'ouvrir haut et fort. "Un jour, unis et lucides / Nous mettrons
les cow-boys dans un cargo / Avec Ben Laden et ses escrocs".
Direct et sans concession. Gnawa Diffusion, formation franco-algérienne,
n'a jamais aussi bien porté son nom qu'avec ce 3ème
album, Souk system hanté par les rythmes gnawis ancestraux.
La force de ces Grenoblois ? Cet art puissant, quasi spontané,
du métissage brûlant qui fait se confronter traditions
musicales du vieux Maghreb, rock, reggae et hip-hop. La transe y côtoie
les pulsations caribéennes, le groove se noie en boucles hypnotiques,
la derbouka fait la fête aux karkakous, le sang court plus vite,
on danse, on rit et on se noie dans les textes acérés
de ce poète moderne.
Qu'est-ce
que la musique gnawa ?
Amazigh Kateb: C'est une des premières fusions qu'il y a eu
en Afrique, à la fois une musique thérapeutique et combative
: elle guérit l'esclave (pour mémo, les gnawas sont
un peuple du Soudan déporté par les seigneurs de Fez
et Alger) de son manque ancestral et elle lui permet aussi de s'insérer
dans un nouveau tissu social. On peut dire que la musique gnawa est
d'origine africaine mais elle est née au Maghreb avec l'arrivée
des esclaves; elle parle à la fois aux peuples du sud (derrière
le Sahara) et aux peuples du nord. C'est une des plates-formes culturelles
fédératrices de l'Afrique. La culture gnawa est le seul
socle sur lequel l'Afrique et le Maghreb peuvent s'exprimer. La quête
de tous les Africains aujourd'hui c'est l'universalité de l'Afrique
Mais la musique en elle-même ?
Dans la musique gnawa, il y a une maturité extraordinaire,
des choses très simples mais aussi puissantes qui nous rappellent
à la simplicité. C'est aussi la musique de la transgression
de l'infériorité : les instruments de cette musique
sont nés dans la forêt. Le gumbri est mi-animal mi-végétal
: un tronc d'arbre avec une peau, des boyaux. Dans ce petit instrument,
j'entends toutes les musiques d'aujourd'hui : rythm'n'blues, hip-hop,
reggae, ragga, musique arabe, africaine
C'est basique, ça
va droit au but et ça parle directement au corps; une musique
très physique qui s'écoute et se lit dans tous les sens,
complètement extensible. Véritable leçon symbolique
de recomposition de soi et de recomposition de ce qui nous entoure
Et ce 3ème album ?
L'actualité aidant, il s'est transformé en une sorte
de critique de la mondialisation, mais aussi de cette "chasse
aux sorcières" qui consiste à traquer le turban
et le barbu un peu partout
sachant que les barbus travaillent
main dans la main avec ceux qui se font le fer de lance des anti-terroristes.
J'avais envie de le dénoncer. Je pense qu'il y a vraiment une
division du monde en deux. Les discours de Bush avant la guerre en
Irak étaient très explicites et dangereux puisqu'il
disait "celui qui n'est pas avec nous est contre nous",
sous-entendant que celui qui n'est pas avec l'Amérique est
avec Ben Laden. Or, aujourd'hui, la grande majorité des peuples
du monde n'est ni pour l'un ni pour l'autre et considère très
souvent que les deux s'alimentent et se ressemblent. Ils ont les mêmes
méthodes terroristes. Pour moi, le terrorisme a plusieurs visages
et en général la même conséquence. Considérant
donc que la musique et l'art en général sont une façon
d'écrire l'histoire et de dire ce qu'on en pense, j'avais besoin
d'exprimer ce que je pense du monde. On vit une époque qui
appelle la révolte.
Gardes-tu espoir en ce monde ?
Oui. Je n'ai jamais gagné un combat mais je sais que le chemin
que j'emprunte pour arriver à mes fins est celui qui m'intéresse.
Je veux être dans le combat, dire ce que je pense et cheminer
vers ce qui me semble être un but ou une solution. De l'espoir,
j'en ai beaucoup. Et je crois que les peuples occidentaux et les peuples
du tiers-monde sont à la même enseigne,
nos situations
et misères se rejoignent. Aussi à défaut d'unir
nos forces, unissons nos misères pour en faire une force.
Ton monde idéal ?
Pas bipolarisé puisqu'on est passé de la guerre froide
à la guerre "chaude" (sud/nord). J'aimerais qu'on
appréhende une nouvelle façon d'appliquer la démocratie
dans le monde. Pourquoi pas une démocratie de type participatif
: laisser les peuples disposer d'eux-mêmes ? Les pouvoirs instrumentalisent
l'horreur à des fins précises, souvent économiques.
Après le 11 septembre 2001, le pouvoir américain en
a profité pour mettre à genoux le monde, en particulier
le monde arabe et arabo-musulman, surtout les plus riches (Irak, Afghanistan).
Même s'il n'y a pas une volonté délibérée
de créer le terrorisme de la part des Américains, il
y a une volonté délibérée de l'utiliser
à toutes fins utiles. C'est ce qui est profondément
choquant. Sur Deca-dance, il y a un passage où je chante "Ben
La dance dance", c'est vraiment ça, cette espèce
de danse médiatique que nous impose les Américains,
qui consiste à nous terroriser avec un méchant pour
laisser un autre méchant s'installer à la place
J'aimerais qu'on arrive un jour à un monde équilibré
qui donne un rôle bien défini et limité au pouvoir
"Ni dominant, ni dominé" (Tête à
tête avec Bagdad), n'est-ce pas totalement utopique ?
Oui. Mais n'est-ce pas l'utopie qui a fait avancer l'humanité
? les idéalismes n'ont-ils pas permis que l'être humain
ait des droits qu'il n'avait pas avant ? Dire "ni dominant, ni
dominé", c'est dire l'exercice du pouvoir est indispensable
dans l'ordre de grandeur d'une société mais la domination
n'est pas la meilleure façon d'exercer le pouvoir. Domination
= dictature. Quand on m'impose une façon de parler, de penser
"politiquement correcte", je ne pense pas que c'est l'expression
populaire qui est mise en avant mais c'est plutôt du consensuel
: on est dans le consensus perpétuel.
Etre un artiste engagé en 2003 ?
Tout le monde est engagé d'une certaine manière, même
si c'est dans le non-engagement ! La musique, comme la plupart des
arts et expressions artistiques, est une manière d'écrire
l'histoire, de percevoir son temps et de laisser une marque, c'est
ce que j'essaye de faire. Une sorte de thermomètre de notre
temps.
Votre force c'est quoi ?
La musique
Ne pas avoir fait de disques tout de suite, avoir
pas mal écumé les routes : on avait déjà
un public conquis sur le terrain en allant à sa rencontre.
Je suis fier de gagner 1 000 personnes à la sueur de mon front
et mes bras plutôt que 100 000 avec de la promo. On est fier
d'être près de notre public et de notre époque.
Anne
Huguet |