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2003

JANVIER N°78
Jean-Marc Roberts

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FEVRIER N°79
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AVRIL N°81
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MAI N°82
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JUIN N°83/84
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SEPTEMBRE N°85
Intermittents
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L'Ensatt
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OCTOBRE N°86
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Colum McCann
Chili, Luis Sepulveda

NOVEMBRE N°87
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  FEVRIER N°79  



 

Beth Gibbons

La musique en terre lyonnaise se fait chiche. Rare. On pourrait presque parler de néant. Exception faite de la venue prometteuse de l'égérie diaphane du Dorset. La Gibbons s'offre sur scène en ce mois de février. Rappelez-vous, octobre 2002, Beth Gibbons (l'entité vocale de Portishead) sort de quatre ans de retraite et silence avec une perle sonore Out of season, sublime opus intemporel et atypique. Solo diront certains, étroit duo clameront d'autres, ou la réunion au sommet d'une des plus belles voix blanches de ce 3ème millénaire et d'un arrangeur bassiste talentueux. Rustin' Man, inconnu au bataillon ? Paul Webb (dans le civil), pourtant, fut de l'épopée Talk Talk (le bassiste de l'époque Such a shame pour être précis), puis s'en est échappé vers des aventures moins fanfaronnes, mais beaucoup plus innovantes avec O'Rang, son groupe post-rock des années 90. Le hasard faisant bien les choses, il croise aussi le chemin d'un certain Bashung, co-signant plus d'un titre de ses deux derniers albums.
Les deux protagonistes se connaissent depuis des années, empruntant des chemins détournés pour se retrouver en temps et heure. L'attente valait son pesant d'or ! Car, Paul Webb, mieux encore que Geoff Barrow, a su dévoiler la voix éperdue de la jolie blonde. 10 titres, seulement pour marquer à jamais les annales. 10 ballades qui chantent le blues, la mélancolie, le spleen, les mornes paysages désolés de l'hiver, les arbres dépouillés et les humeurs sombres. Pas vraiment un album à rire, plutôt une réflexion étourdissante de tristesse, une introspection grave et taciturne sur la vie qui file.
Au commencement était la voix, celle de Beth. Spectrale, fantomatique, hypnotique, dense, charnue, émouvante : fragile organe vocal et puissant médium à émotions… Chacune de ses interprétations est unique, elle sait jouer de tous les registres. Là façon Faithfull avant la décrépitude, ici Billie Holliday attendrissante, mais aussi Joan Baez émouvante ou Janis Joplin adoucie. On devine çà et là l'esprit de Sinatra, Chet Baker, Nick Drake ou Julie London. Jolies références qui ne disent pas tout. Taisent même les contradictions de dame Gibbons. Voix désincarnée mais habitée de l'intérieur. Voix éthérée épurée en parfaite opposition avec cette fille du Dorset, qui boit sec et fume comme un pompier. Contraste saisissant aussi entre la Beth scénique -sylphide anémique, ancrée à son micro et planquée derrière sa raide chevelure- et l'autre civile -désinvolte et sereine qui ne craint presque plus la presse, a le verbe haut et rit à gorge déployée. C'est tout cela Beth Gibbons : une saine simplicité, une fragilité émouvante, mais aussi une force de caractère incroyable. Sûrement de là qu'elle tire sa substantifique essence.
Deuxième étape, la mise en écrin de cet organe magique ou l'art consommé de Rustin' Man de le faire respirer et vibrer. Cordes sereines, piano solitaire, cuivres ronronnants ou guitare acoustique rythment les phrasés luxueux, les envolées lyriques et les échappées poignantes. On a l'impression que tout se bâtit autour de la voix pour l'embellir sans fin. Subtil travail d'orfèvre qui confirme le talent et le génie de l'ancien Talk Talk. De Mysteries, sublime entrée en matière, à l'angoissant Tom model', du suranné Romance à l'odeur jazzy au Funny Time of the year qui prend aux tripes, ce premier album n'en finit pas de s'incruster au plus profond de chacun. Le duo surfe sur les genres, évite le choc des époques et écrit une musique conceptuelle sans étiquette. Quelque part à la croisée du folk, de la soul, d'un jazz sans âge, d'un gospel sacré et d'un rock anémique. Out of season comme ils l'ont baptisé ! Parce qu'ils ne sont plus tout jeunes, qu'ils n'attendent plus rien et qu'ils ont laissé libre cours à leurs envies sans contrainte. "On voulait retrouver l'atmosphère des films en noir et blanc. Notre but était de rester honnêtes, authentiques par rapport aux son et chansons". Quête obsessionnelle d'un Graal lointain, flirt avec l'absolu ou fascination du sacré… l'album de ces deux-là est mystique; on y flirte avec le silence pour sublimer la musique, y prier à genoux et on s'y noie en apnée.
Peut-être pas toujours le genre de musique que l'on voudrait écouter sur scène. Dieu sait pourtant que tous ceux qui ont tenté l'expérience en sont sortis transcendés et bluffés. Médusés par ce cadeau empoisonné. A Londres en octobre ou à Paris au festival des Inrocks, la belle a convaincu, hypnotisant un public haletant et faisant frissonner les échines sensibles. Pas vraiment sexy, ne respirant pas la joie de vivre, Beth Gibbons, accompagnée de ses musiciens (dont Adrian Utley des Portishead, Jason de Ben&Jason et, bien sûr, mister Rustin' Man), a soufflé le chaud et froid, la douceur et la tempête, le minéral et le sensuel. Pâle égérie transie derrière son micro, faible étoile lumineuse mais inoubliable voix à la limite du supportable, fragile oiseau en rupture, elle a captivé "entre folk ouaté, pop orchestrale, jazz déprimé et naufrage dans la tempête". Incontournable.

Anne Huguet