|
La musique
en terre lyonnaise se fait chiche. Rare. On pourrait presque parler
de néant. Exception faite de la venue prometteuse de l'égérie
diaphane du Dorset. La Gibbons s'offre sur scène en ce mois de
février. Rappelez-vous, octobre 2002, Beth Gibbons (l'entité
vocale de Portishead) sort de quatre ans de retraite et silence avec
une perle sonore Out of season, sublime opus intemporel et atypique.
Solo diront certains, étroit duo clameront d'autres, ou la réunion
au sommet d'une des plus belles voix blanches de ce 3ème millénaire
et d'un arrangeur bassiste talentueux. Rustin' Man, inconnu au bataillon
? Paul Webb (dans le civil), pourtant, fut de l'épopée
Talk Talk (le bassiste de l'époque Such a shame pour être
précis), puis s'en est échappé vers des aventures
moins fanfaronnes, mais beaucoup plus innovantes avec O'Rang, son groupe
post-rock des années 90. Le hasard faisant bien les choses, il
croise aussi le chemin d'un certain Bashung, co-signant plus d'un titre
de ses deux derniers albums.
Les deux protagonistes se connaissent depuis des années, empruntant
des chemins détournés pour se retrouver en temps et heure.
L'attente valait son pesant d'or ! Car, Paul Webb, mieux encore que
Geoff Barrow, a su dévoiler la voix éperdue de la jolie
blonde. 10 titres, seulement pour marquer à jamais les annales.
10 ballades qui chantent le blues, la mélancolie, le spleen,
les mornes paysages désolés de l'hiver, les arbres dépouillés
et les humeurs sombres. Pas vraiment un album à rire, plutôt
une réflexion étourdissante de tristesse, une introspection
grave et taciturne sur la vie qui file.
Au commencement était la voix, celle de Beth. Spectrale, fantomatique,
hypnotique, dense, charnue, émouvante : fragile organe vocal
et puissant médium à émotions
Chacune de
ses interprétations est unique, elle sait jouer de tous les registres.
Là façon Faithfull avant la décrépitude,
ici Billie Holliday attendrissante, mais aussi Joan Baez émouvante
ou Janis Joplin adoucie. On devine çà et là l'esprit
de Sinatra, Chet Baker, Nick Drake ou Julie London. Jolies références
qui ne disent pas tout. Taisent même les contradictions de dame
Gibbons. Voix désincarnée mais habitée de l'intérieur.
Voix éthérée épurée en parfaite opposition
avec cette fille du Dorset, qui boit sec et fume comme un pompier. Contraste
saisissant aussi entre la Beth scénique -sylphide anémique,
ancrée à son micro et planquée derrière
sa raide chevelure- et l'autre civile -désinvolte et sereine
qui ne craint presque plus la presse, a le verbe haut et rit à
gorge déployée. C'est tout cela Beth Gibbons : une saine
simplicité, une fragilité émouvante, mais aussi
une force de caractère incroyable. Sûrement de là
qu'elle tire sa substantifique essence.
Deuxième étape, la mise en écrin de cet organe
magique ou l'art consommé de Rustin' Man de le faire respirer
et vibrer. Cordes sereines, piano solitaire, cuivres ronronnants ou
guitare acoustique rythment les phrasés luxueux, les envolées
lyriques et les échappées poignantes. On a l'impression
que tout se bâtit autour de la voix pour l'embellir sans fin.
Subtil travail d'orfèvre qui confirme le talent et le génie
de l'ancien Talk Talk. De Mysteries, sublime entrée en matière,
à l'angoissant Tom model', du suranné Romance à
l'odeur jazzy au Funny Time of the year qui prend aux tripes, ce premier
album n'en finit pas de s'incruster au plus profond de chacun. Le duo
surfe sur les genres, évite le choc des époques et écrit
une musique conceptuelle sans étiquette. Quelque part à
la croisée du folk, de la soul, d'un jazz sans âge, d'un
gospel sacré et d'un rock anémique. Out of season comme
ils l'ont baptisé ! Parce qu'ils ne sont plus tout jeunes, qu'ils
n'attendent plus rien et qu'ils ont laissé libre cours à
leurs envies sans contrainte. "On voulait retrouver l'atmosphère
des films en noir et blanc. Notre but était de rester honnêtes,
authentiques par rapport aux son et chansons". Quête obsessionnelle
d'un Graal lointain, flirt avec l'absolu ou fascination du sacré
l'album de ces deux-là est mystique; on y flirte avec le silence
pour sublimer la musique, y prier à genoux et on s'y noie en
apnée.
Peut-être pas toujours le genre de musique que l'on voudrait écouter
sur scène. Dieu sait pourtant que tous ceux qui ont tenté
l'expérience en sont sortis transcendés et bluffés.
Médusés par ce cadeau empoisonné. A Londres en
octobre ou à Paris au festival des Inrocks, la belle a convaincu,
hypnotisant un public haletant et faisant frissonner les échines
sensibles. Pas vraiment sexy, ne respirant pas la joie de vivre, Beth
Gibbons, accompagnée de ses musiciens (dont Adrian Utley des
Portishead, Jason de Ben&Jason et, bien sûr, mister Rustin'
Man), a soufflé le chaud et froid, la douceur et la tempête,
le minéral et le sensuel. Pâle égérie transie
derrière son micro, faible étoile lumineuse mais inoubliable
voix à la limite du supportable, fragile oiseau en rupture, elle
a captivé "entre folk ouaté, pop orchestrale, jazz
déprimé et naufrage dans la tempête". Incontournable.
Anne
Huguet
|