En
résonance avec la Biennale d'Art Contemporain, Gérard
Collin-Thiébaut présente sa Promenade curieuse. L'artiste
a photographié vingt uvres, pour la plupart récentes,
toutes inscrites dans le paysage public de l'agglomération
et qui seront reproduites sur 600 000 tickets d'horodateurs lyonnais
pendant le temps jusqu'à janvier. Parmi elles, Innommable,
innombrable, de Dror Endeweld, installée dans le parking du
parc Berthelot. Ce plasticien, né en Israël en 1960, vit
et travaille à Lyon depuis 1982, date de son entrée
aux Beaux-Arts (1982-1987). Utilisant le bois, le métal, le
néon ou -comme au parc Berthelot- intégrée dans
un sol carrelé, son uvre met en jeu des mots, des chiffres
ou des formes simples qui, dans leurs présentations même
mais aussi au-delà, sont en quête de sens. Entretien
autour d'un parcours contemporain.
Quelle expérience vous a le plus marqué lors de
votre formation ?
Après les Beaux-Arts, en 1989-90, j'ai suivi, avec une vingtaine
de jeunes artistes du monde entier, la formation de l'Institut des
Hautes Etudes en Arts Plastiques, à Paris, dirigée par
Pontus Hulten. C'était une réelle chance parce que nous
avons pu rencontrer des créateurs majeurs de toutes les disciplines,
et côtoyer en permanence des plasticiens ou des critiques. En
1985, j'avais également participé à la construction
d'une uvre de Buren pour une exposition à la galerie
de Pietros Parta, à Chany. Ça m'avait permis de connaître
son travail de l'intérieur, de découvrir d'abord son
côté "artisan" et sa manière de travailler
dans le lieu, avant d'aller voir sa vision du monde. Cela a été
fondateur pour moi. Je me suis notamment identifié à
son idée sur la non autonomie de l'uvre : l'uvre
n'est pas une fin en soi. Elle se prolonge dans le langage. Elle est
un moyen pour une autre fin, dans une quête de sens. C'est une
vision que j'ai également développée dans mon
travail.
Votre travail utilise beaucoup le langage écrit
Dès la sortie des Beaux-Arts, j'ai commencé à
utiliser les mots, les lettres, les chiffres. D'abord en interrogeant
la répétition, le rapport des mots entre eux, tant au
niveau de la forme que du sens
Pourquoi un tel rapport au langage ? Y a-t-il un lien avec l'importance
de l'écrit dans la culture juive ?
Bien sûr, dans ma culture, ce rapport au texte m'a beaucoup
intéressé, notamment le souci constant d'interpréter,
en profondeur, en allant jusqu'à tenir compte de la forme des
lettres ou de l'intervalle entre les mots. J'ai un rapport sensible
aux lettres et aux mots qui est peut-être plus élémentaire
que littéraire. C'est un regard qui combine l'enfantin et quelque
chose de plus construit, de moins naïf. Dans l'art contemporain,
je me sens proche d'artistes qui utilisent le langage comme Lawrence
Wiener
En portant un mot sur un mur, je pose la question de
la représentation autrement que par l'image. Pour moi, un mot
est plus ouvert qu'une image. Je peux dire : voilà, ce mot
est écrit là et il peut encore avoir un sens au-delà.
Votre nom, Endeweld, qui, dans un allemand approximatif, pourrait
se traduire par "fin du monde" ou "fin d'un monde",
vous a également inspiré plusieurs uvres, comme
Ende einer welt, en 1995 ?
Dans mon nom, j'ai essayé de traquer ce que le nom propre vole
aux noms communs : la fin et le monde, avec toutes les interprétations
possibles.
Que représente pour vous l'uvre que vous avez créée
en 1996 pour le parking Berthelot Innommable, Innombrable de 1 à
12 unités et de -2 à 10 ?
C'est une commande publique pour le parking du Centre d'Histoire de
la Résistance et de la Déportation, le CHRD. Pour moi,
ce travail se situe dans la continuité d'une uvre de
1992 qui est en Corée : De 1 à 10 unités -Premier/Dernier.
Ce travail précédent interrogeait la relation entre
la partie et le tout, grâce à une suite arithmétique
composée d'unités hexagonales. Au parking Berthelot,
j'apporte en quelque sorte un commentaire avec les mots "innommable"
et "innombrable" qui cernent l'uvre et ouvrent la
question du contexte insaisissable de l'uvre : ici, à
proximité du CHRD. Dans l'histoire de la modernité,
j'ai toujours été intéressé par l'abstraction,
le fragment, l'éclatement, l'approche physique et spatiale
de l'uvre ainsi que l'introduction du langage. Il est vrai que
ces éléments de progrès peuvent aussi être
interprétés au regard des douloureux événements
du XXe siècle. Les arts plastiques, par comparaison avec la
littérature ou le cinéma, me semblent limités
pour opérer un travail de mémoire sur ces "insurmontables"
difficultés. En revanche, ils ont le "génie"
du présent, ils sont des repères ancrés dans
le réel, ils se regardent debout, ils peuvent évoquer,
déstabiliser et surtout être solidaires.
Que faites-vous actuellement ?
Je termine une uvre qui sera inaugurée en décembre
dans la cour du Palais de justice de Roanne. Une uvre dans laquelle
je reprends l'idée de la barre de justice pour installer, au
milieu de la cour, une fine barrière rouge qui fractionne l'espace
en deux, avec, de part et d'autre, trois demi carrés composés
du même style de barrière, de couleur métallisée.
En fait ces barrières sont composées de portillons que
le public peut ouvrir et refermer pour circuler et, ainsi, modifier
les figures à l'infini. J'essaye de donner le maximum de signification
à une simple ligne dans l'espace.
Promenade curieuse, Gérard Collin-Thiébaut, 20 photographies
d'uvres reproduites sur des tickets distribués dans les
horodateurs de Lyon Parc Auto. A partir du 1er janvier 2004, un album
de présentation sera remis à tous les détenteurs
de la collection complète des 20 tickets.
Par-delà la ligne, uvre que Dror Endeweld a créée
dans la cour intérieure du Tribunal de Roanne, sera inaugurée
en décembre 2003.
Florence
Roux
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