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2003

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  SEPTEMBRE N°85  


R. Moonfourny©

 

Don Delillo
40 ans de solitude...

 

 

Don DeLillo, un des derniers géants outre-Atlantique de la littérature selon James Ellroy et/ou Bret Easton Ellis (!), rendra visite à la Villa Gillet le 18 septembre prochain pour une conférence qui s'annonce d'ores et déjà passionnante, tant l'auteur aurait tendance à conserver un caractère d'exception à chacune de ses apparitions. Homme rare et solitaire depuis 1963 dans son face à face avec l'histoire complexe des Etats-Unis, l'écrivain italo-américain a écrit une bonne dizaine de romans jusqu'à celui qui l'amène aujourd'hui en tournée promotionnelle en Europe : Cosmopolis (Babel / Actes Sud), le récit d'une épopée métropolitaine complètement atypique, dans un futur proche et surtout chaotique. Faut-il y voir d'emblée un clin d'œil au fabuleux film d'anticipation de Fritz Lang ? (Metropolis, 1927); rien n'est moins sûr, mais force est de constater que DeLillo joue également les "prophètes" dans sa description méthodique voire machiavélique d'un avenir sombre et incertain. Une démarche qui n'est pas sans rappeler les penchants visionnaires du réalisateur autrichien confronté aux vicissitudes de son époque, lui qui fut rapidement amené à s'exiler d'Europe, un continent alors en proie à une affligeante marée brune.
Sans aller trop loin dans l'interprétation de l'espace laissé libre entre les lignes de Cosmopolis… on peut en l'espèce logiquement s'imaginer que c'est le marché qui prend symboliquement la place de la marée; un marché économique globalisé avec ses règles impitoyables et ses flux d'informations ininterrompus auxquels personne ne saurait échapper. " Ces gens (ndlr : les contestataires) sont un fantasme créé par le marché. Ils n'existent pas en dehors du marché. Il n'y a nulle part où ils puissent aller pour être en dehors. Il n'y a pas de dehors".
Ou comment l'auteur intègre les sphères de la philosophie politique sans en avoir l'air : la dérive du monde capitaliste est ici poussée au paroxysme de l'absurdité (et du totalitarisme ?), englobant au besoin sa remise en question comme un mal nécessaire au même titre que son pendant sécuritaire. Et comme souvent chez DeLillo, c'est New York qui sert de toile de fond, à l'instar de son précédent roman (Outremonde / Actes Sud), un pavé de 900 pages pour raconter à sa manière un demi siècle d'histoire américaine.
Un New York à peine travesti dans Cosmopolis et traversé par un grand patron de la finance internationale au sein de l'habitacle renforcé de sa limousine… Il appréciera au passage le "spectacle" de Manhattan ainsi offert (une émeute, une rave ou un enterrement…), en scrutant sur une multitude d'écrans l'action filmée en permanence par des caméras de vidéo-surveillance !
A ce niveau d'anticipation, la question est de savoir si l'humanité existe réellement en dehors des images retransmises à tous les coins de rue sur des récepteurs de télévision : un semblant d'apogée pour la société du spectacle.
"Les gens passaient vite, ces autres de la rue, anonymes à l'infini, vingt et une vies par seconde".
En quelques 200 pages, DeLillo semble avoir construit le scénario idéal pour une sorte de road movie politique navigant entre science fiction et réalité friction. Reste à savoir si les descendants hollywoodiens de Fritz Lang obtiendront les droits d'adaptation cinématographique ?! Et de transformer le synopsis en une énième suite de New York 1997 (…). Mais que l'on se rassure immédiatement, si l'action est bien présente en terme de pérégrinations les plus folles, c'est avant tout le monde intérieur de ses personnages qui intéresse l'écrivain.
"Les gens songent à ce qu'ils sont dans les heures les plus silencieuses de la nuit… je ressens cette immensité dans mon âme chaque seconde de ma vie".
Des personnages profondément oppressés, parce que pris dans la tourmente d'un combat sans merci entre l'ordre établi et le chaos inexorable. Une chose et son contraire, la sempiternelle quête de la vérité au beau milieu. Une humanité de solitude en quelque sorte… celle d'un romancier atypique qui fera escale entre Rhône et Saône; une fois n'est pas coutume.

Laurent Zine