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Cinq
ans après Le Sommeil du monstre, début d'une trilogie
qu'il annonçait pouvoir boucler en six ans, Enki Bilal relance
les aventures de Nike, Amir et Leyla. Son nouvel album au titre énigmatique,
32 décembre, est une excellente surprise. On pouvait craindre
que ce monstre sacré de la bande dessinée française
préfère finalement à ses planches les expos de
peinture et les plateaux de cinéma, heureusement pour son patient
éditeur, il n'en est rien. Heureusement pour ses fans, le temps
passé n'a entamé ni l'intérêt du récit,
ni la régularité de son trait. Ils retrouveront avec
délice ses atmosphères sombres et bleutées, peuplées
de créatures disjonctées et de répliquants.
Nous sommes en 2027. L'Obscurantis Order a été neutralisée
mais pas son mentor, Optus Warhole. Le trio de héros trentenaires,
miraculés de la guerre de Yougoslavie, se cherche dans la province
d'Irkoutsk, à Bangkok et dans le désert du Néfoud.
Si la secte intégriste et mafieuse ne lance plus de raids pour
les instrumentaliser, en revanche Warhole, l'adipideux manipulateur,
veut toujours leur peau. Pour l'amour de l'art.
En
1998, vous aviez présenté Le Sommeil du monstre comme
"un livre sur la mémoire, sur les amnésies du siècle
qui s'achève". Quelle a été votre intention
pour 32 décembre ?
Au moment de terminer Le Sommeil du monstre, je souhaitais que les
personnages se retrouvent naturellement, dans un élan presque
salvateur. C'était ça le but, pour ces trois orphelins.
Il s'agissait donc de recentrer l'histoire sur quelque chose de beaucoup
plus humain, avec une focale plus courte, plus proche des personnages.
Je suis parti dans cette intention. Puis j'ai dû interrompre
l'album pour cause de cinéma : un très bon producteur,
Charles Gassot*, est venu me proposer de faire un long métrage
et je me suis consacré à ce film. Entre temps, il y
a eu le 11 septembre. Cet événement m'a conforté
dans mon idée d'un recentrage sur les personnages. J'en avais
quand même mis une sacrée couche dans Le Sommeil du monstre
! Cet album a été malheureusement prémonitoire
sur un certain nombre de points. En particulier : la montée
de l'intégrisme, dont le 11 septembre a été la
tragique illustration. Ce qui m'a troublé, c'est la parenté
que j'ai vue, et que beaucoup de gens voient maintenant, entre Ben
Laden et Warhole.
Pour 32 décembre, j'ai donc fait ressortir le côté
le plus individuel de Warhole en lui donnant des intentions artistiques
- plutôt qu'idéologiques - qui relèvent du happening.
Finalement, je considère que le 11 septembre était en
quelque sorte un happening en temps réel, monstrueux, à
l'intention d'une planète tout entière. C'est horrible
de dire cela, mais il y avait quand même cette volonté
d'abattre un symbole et de le montrer à tout le monde, comme
certains artistes cherchent à montrer leurs uvres. C'est
de cette manière que les choses se sont enchaînées.
Quand on traite de tels sujets, on se sent obligés d'être
vigilant vis-à-vis de l'actualité.
Vos personnages n'évoluent plus tout à fait dans
le même contexte. On ne les voit plus déambuler dans
des villes en décomposition. Ils ne sont plus aux prises avec
l'Obscurantis Order, mais avec Warhole, le démiurge à
abattre. Ils sont cadrés de près. Les décors,
secondaires, sont interchangés. Si bien qu'on a le sentiment
que Nike, Amir et Leyla prennent davantage la maîtrise sur le
cours des choses.
Ils la prennent... ou pas ! Nike se fait quand même manipuler,
le pauvre - il a deux doubles qui le représentent à
deux endroits différents. Leyla est solide, elle est saine,
mais aussi fragile. Elle est fragilisée par ce que lui raconte
Nike et par un désir amoureux : elle est amoureuse de lui,
c'est évident - lui aussi, d'ailleurs. Quant à Amir,
c'est un orphelin un peu perdu et Sacha reprend le dessus sur lui.
Ils s'aiment aussi, tous les deux. Ce sont des personnages qui sont
effectivement dans des relations de désir et d'amour "normales".
Mais chacun à son niveau subit des pressions, qui sont peut-être
moins sociales, mais qui sont des réminiscences de l'autre
monde. Cela dit, ce que vous dites est juste : le cadrage, la focalisation
sur eux, la profondeur de champ qui s'estompe, les décors qui
deviennent moins importants... D'une certaine manière, j'ai
considéré 32 décembre comme un véritable
album de transition. J'ai travaillé cela avec énormément
de soin.
Ce n'est pas aussi évident pour la trilogie Nikopol. Vouliez-vous
d'emblée, à l'époque, réaliser une trilogie
?
Oui, je savais que j'en ferais une. Disons que c'était une
trilogie libre, par rapport à celle-ci.
Autre différence, avec cette ancienne série : La
Transformation de Nikopol. Dans le premier tome, le personnage principal
ressemble à l'acteur Bruno Ganz (Les Ailes du désir).
Tandis que dans le dernier volume, c'est vous qui êtes dessiné...
Il y a peut-être eu un glissement, mais c'est inconscient. Pour
Bruno Ganz, c'est sûr : je l'ai dessiné dans La Foire
aux immortels. Mais le personnage a évolué, il est devenu
plus réaliste. Dans La Foire aux immortels, il a le visage
un peu rond, un peu caricatural. Le dessin a changé, le personnage
aussi. Peut-être qu'inconsciemment, il s'est rapproché
de moi, mais c'était bien d'abord un hommage à Bruno
Ganz.
Revenons à 32 décembre. A un moment, votre héros
est mis en scène dans un happening qui finit mal pour les critiques
d'art invités. Est-ce votre réponse à ceux qui
ont fait un sort à votre film Tykho moon, en 1997 ?
Pas du tout ! Un happening fonctionne selon des codes bien précis,
sur invitation. Or c'est l'ambition de Warhole que d'être vu,
d'être critiqué. Il est dans une logique conceptuelle
classique d'artiste. J'ai trouvé naturel qu'il y ait des victimes
parmi les critiques. La seule perversité qu'on peut voir de
ma part, c'est d'avoir prévu cette emblématique survivante
: le critique est tout à coup partie prenante, malgré
lui et en payant fortement de sa personne, d'une uvre d'art.
L'idée, c'est qu'à un moment donné, la survivante
donne une espèce de compte-rendu évolutif du happening.
Je ne l'ai pas fait dans cet album-là car il est déjà
chargé. Elle reviendra forcément dans le troisième
volet. C'est donc plus une manière d'intégrer un nouveau
personnage... Finalement, je trouve absolument normal que le critique
d'art paye de sa personne (rires).
Le père de votre héros a le nom d'un grand reporter
à Libération, Jean Hatzfeld. Vous ponctuez l'album par
des Unes de grands titres américains. Pourquoi la presse est-elle
si présente ?
Un de mes premiers réflexes matinaux, c'est de me rendre dans
un café avec les journaux du jour. J'en ai besoin. Les journaux
ont toujours été ce qui met en route mon cerveau, le
matin. Et en même temps, c'est peut-être le fait d'avoir
travaillé avec Pierre Christin, qui est prof de journalisme,
qui m'a donné un peu plus le goût de ça. De plus,
je trouve important le rapport à l'information. J'ai une fascination,
du respect pour le travail du journaliste. Même s'il évolue,
même s'il devient de plus en plus compliqué, notamment
pour les reporters de guerre - j'en connais un certain nombre, dont
Jean évidemment. Tout ceci fait partie de ma culture. C'est
aussi un moyen de narration important. Comme mes histoires sont quand
même assez denses et chargées, avec des personnages complexes,
des points presse m'apparaissent nécessaires.
Au plan graphique, comment avez-vous travaillé ? Toujours
debout, face à votre table à dessin ?
Toujours. C'est devenu presque un gag. J'ai surélevé
ma table, je trouve la position plus intéressante pour dessiner,
je me sens plus à l'aise. Le geste est beaucoup plus ample.
Je ne suis pas limité par le format, puisque je dessine case
par case. Donc je n'ai plus l'obsession de déborder de la page.
C'est important pour le traitement du graphisme. J'ai l'impression
d'aller à l'essentiel, de voir ce qu'il y a de plus important
dans l'image. Je m'arrête moins sur des détails. Ou alors
si je le fais, c'est que le détail a un véritable sens.
J'ai ainsi l'impression de mieux contrôler mon art. Il y a sans
doute des gens qui ont la nostalgie des hachures des années
70 ou 80, mais c'est une époque révolue !
Votre actualité est donc aussi cinématographique.
Quel est ce film sur lequel vous travaillez depuis 2001 ?
J'ai adapté très librement une synthèse de La
Foire aux immortels et de La Femme piège. Il mélange
des acteurs et des décors réels à des personnages
et des décors virtuels. Le tournage a eu lieu l'an dernier,
je viens de terminer le montage. Le film est en chrome post production.
Je traite à présent toutes les parties virtuelles qui
garniront les séquences. Il y a encore six mois de travail
avant le dernier étalonnage.
Votre budget n'a pas dû être le même que pour
Tykho moon ?
Non. C'est un gros budget, de l'ordre de 150 millions de francs, même
si des américains auraient pu faire le même film avec
trois fois plus. En tout cas, le pari était extrêmement
ambitieux - et complexe, d'un point de vue technique. C'était
une expérience passionnante. Elle n'est d'ailleurs pas finie.
Retrouvera-t-on des acteurs à qui vous avez déjà
fait appel ?
Oui, j'ai par exemple repris Yann Colette, qui prête son visage
et son corps à un personnage virtuel. Sinon, j'ai trois acteurs
principaux - je ne parle pas d'Horus, bien sûr, qui est virtuel.
Il s'agit de Charlotte Rampling, de Linda Hardy et de Thomas Kretschmann,
qui a joué le rôle de l'officier allemand dans Le Pianiste
de Polanski.
Attendez-vous un succès supérieur à celui
de vos précédents films ?
Je n'en sais rien. Bunker Palace Hotel a été bien accueilli,
Tykho moon n'a pas marché. C'est en général ce
qui arrive à un deuxième film. Je le préfère
pourtant au premier, mais c'est personnel.
Malgré cette carrière au cinéma, vous restez
attaché au monde de la bande dessinée. Quel regard portez-vous
sur la "nouvelle vague" d'auteurs mis en orbite par les
éditions indépendantes ?
En ce qui me concerne, j'ai, depuis quelques années, l'impression
d'être un peu à part. Je n'ai pas le sentiment d'appartenir
à un quelconque courant. Donc je considère que tous
ces jeunes auteurs qui arrivent sont précisément sur
la bonne voie. Il est important de dire que la bande dessinée
est l'un des rares moyens d'expression qui permette à son auteur
d'être lui-même, complètement, librement. Autant
le faire le plus tôt possible. Que cette nouvelle génération
veuille s'affranchir des structures et des stratégies éditoriales,
moi je trouve cela très bien. Je me suis moi-même battu
pour que la bande dessinée soit ça, pour la faire de
cette manière. Je leur souhaite de continuer : cette bande
dessinée a l'avantage du talent et de la variété.
(*) : Charles Gassot a produit notamment Mortelle randonnée,
de Claude Miller, La Vie est un long fleuve tranquille et Tatie Danielle,
de Chatiliez, Beaumarchais, l'insolent, d'Edouard Molinaro, ou encore
Ceux qui m'aiment prendront le train et Intimité, de Patrice
Chéreau.
32 décembre d'Enki Bilal, éd. Les Humanoïdes Associés,
64 pages couleur
Laurent
Poillot
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