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  JUIN N°83/84  



 

Enki Bilal
Le réveil du peintre

Cinq ans après Le Sommeil du monstre, début d'une trilogie qu'il annonçait pouvoir boucler en six ans, Enki Bilal relance les aventures de Nike, Amir et Leyla. Son nouvel album au titre énigmatique, 32 décembre, est une excellente surprise. On pouvait craindre que ce monstre sacré de la bande dessinée française préfère finalement à ses planches les expos de peinture et les plateaux de cinéma, heureusement pour son patient éditeur, il n'en est rien. Heureusement pour ses fans, le temps passé n'a entamé ni l'intérêt du récit, ni la régularité de son trait. Ils retrouveront avec délice ses atmosphères sombres et bleutées, peuplées de créatures disjonctées et de répliquants.
Nous sommes en 2027. L'Obscurantis Order a été neutralisée mais pas son mentor, Optus Warhole. Le trio de héros trentenaires, miraculés de la guerre de Yougoslavie, se cherche dans la province d'Irkoutsk, à Bangkok et dans le désert du Néfoud. Si la secte intégriste et mafieuse ne lance plus de raids pour les instrumentaliser, en revanche Warhole, l'adipideux manipulateur, veut toujours leur peau. Pour l'amour de l'art.

En 1998, vous aviez présenté Le Sommeil du monstre comme "un livre sur la mémoire, sur les amnésies du siècle qui s'achève". Quelle a été votre intention pour 32 décembre ?
Au moment de terminer Le Sommeil du monstre, je souhaitais que les personnages se retrouvent naturellement, dans un élan presque salvateur. C'était ça le but, pour ces trois orphelins. Il s'agissait donc de recentrer l'histoire sur quelque chose de beaucoup plus humain, avec une focale plus courte, plus proche des personnages. Je suis parti dans cette intention. Puis j'ai dû interrompre l'album pour cause de cinéma : un très bon producteur, Charles Gassot*, est venu me proposer de faire un long métrage et je me suis consacré à ce film. Entre temps, il y a eu le 11 septembre. Cet événement m'a conforté dans mon idée d'un recentrage sur les personnages. J'en avais quand même mis une sacrée couche dans Le Sommeil du monstre ! Cet album a été malheureusement prémonitoire sur un certain nombre de points. En particulier : la montée de l'intégrisme, dont le 11 septembre a été la tragique illustration. Ce qui m'a troublé, c'est la parenté que j'ai vue, et que beaucoup de gens voient maintenant, entre Ben Laden et Warhole.
Pour 32 décembre, j'ai donc fait ressortir le côté le plus individuel de Warhole en lui donnant des intentions artistiques - plutôt qu'idéologiques - qui relèvent du happening. Finalement, je considère que le 11 septembre était en quelque sorte un happening en temps réel, monstrueux, à l'intention d'une planète tout entière. C'est horrible de dire cela, mais il y avait quand même cette volonté d'abattre un symbole et de le montrer à tout le monde, comme certains artistes cherchent à montrer leurs œuvres. C'est de cette manière que les choses se sont enchaînées. Quand on traite de tels sujets, on se sent obligés d'être vigilant vis-à-vis de l'actualité.
Vos personnages n'évoluent plus tout à fait dans le même contexte. On ne les voit plus déambuler dans des villes en décomposition. Ils ne sont plus aux prises avec l'Obscurantis Order, mais avec Warhole, le démiurge à abattre. Ils sont cadrés de près. Les décors, secondaires, sont interchangés. Si bien qu'on a le sentiment que Nike, Amir et Leyla prennent davantage la maîtrise sur le cours des choses.
Ils la prennent... ou pas ! Nike se fait quand même manipuler, le pauvre - il a deux doubles qui le représentent à deux endroits différents. Leyla est solide, elle est saine, mais aussi fragile. Elle est fragilisée par ce que lui raconte Nike et par un désir amoureux : elle est amoureuse de lui, c'est évident - lui aussi, d'ailleurs. Quant à Amir, c'est un orphelin un peu perdu et Sacha reprend le dessus sur lui. Ils s'aiment aussi, tous les deux. Ce sont des personnages qui sont effectivement dans des relations de désir et d'amour "normales". Mais chacun à son niveau subit des pressions, qui sont peut-être moins sociales, mais qui sont des réminiscences de l'autre monde. Cela dit, ce que vous dites est juste : le cadrage, la focalisation sur eux, la profondeur de champ qui s'estompe, les décors qui deviennent moins importants... D'une certaine manière, j'ai considéré 32 décembre comme un véritable album de transition. J'ai travaillé cela avec énormément de soin.
Ce n'est pas aussi évident pour la trilogie Nikopol. Vouliez-vous d'emblée, à l'époque, réaliser une trilogie ?
Oui, je savais que j'en ferais une. Disons que c'était une trilogie libre, par rapport à celle-ci.
Autre différence, avec cette ancienne série : La Transformation de Nikopol. Dans le premier tome, le personnage principal ressemble à l'acteur Bruno Ganz (Les Ailes du désir). Tandis que dans le dernier volume, c'est vous qui êtes dessiné...
Il y a peut-être eu un glissement, mais c'est inconscient. Pour Bruno Ganz, c'est sûr : je l'ai dessiné dans La Foire aux immortels. Mais le personnage a évolué, il est devenu plus réaliste. Dans La Foire aux immortels, il a le visage un peu rond, un peu caricatural. Le dessin a changé, le personnage aussi. Peut-être qu'inconsciemment, il s'est rapproché de moi, mais c'était bien d'abord un hommage à Bruno Ganz.
Revenons à 32 décembre. A un moment, votre héros est mis en scène dans un happening qui finit mal pour les critiques d'art invités. Est-ce votre réponse à ceux qui ont fait un sort à votre film Tykho moon, en 1997 ?
Pas du tout ! Un happening fonctionne selon des codes bien précis, sur invitation. Or c'est l'ambition de Warhole que d'être vu, d'être critiqué. Il est dans une logique conceptuelle classique d'artiste. J'ai trouvé naturel qu'il y ait des victimes parmi les critiques. La seule perversité qu'on peut voir de ma part, c'est d'avoir prévu cette emblématique survivante : le critique est tout à coup partie prenante, malgré lui et en payant fortement de sa personne, d'une œuvre d'art. L'idée, c'est qu'à un moment donné, la survivante donne une espèce de compte-rendu évolutif du happening. Je ne l'ai pas fait dans cet album-là car il est déjà chargé. Elle reviendra forcément dans le troisième volet. C'est donc plus une manière d'intégrer un nouveau personnage... Finalement, je trouve absolument normal que le critique d'art paye de sa personne (rires).
Le père de votre héros a le nom d'un grand reporter à Libération, Jean Hatzfeld. Vous ponctuez l'album par des Unes de grands titres américains. Pourquoi la presse est-elle si présente ?
Un de mes premiers réflexes matinaux, c'est de me rendre dans un café avec les journaux du jour. J'en ai besoin. Les journaux ont toujours été ce qui met en route mon cerveau, le matin. Et en même temps, c'est peut-être le fait d'avoir travaillé avec Pierre Christin, qui est prof de journalisme, qui m'a donné un peu plus le goût de ça. De plus, je trouve important le rapport à l'information. J'ai une fascination, du respect pour le travail du journaliste. Même s'il évolue, même s'il devient de plus en plus compliqué, notamment pour les reporters de guerre - j'en connais un certain nombre, dont Jean évidemment. Tout ceci fait partie de ma culture. C'est aussi un moyen de narration important. Comme mes histoires sont quand même assez denses et chargées, avec des personnages complexes, des points presse m'apparaissent nécessaires.
Au plan graphique, comment avez-vous travaillé ? Toujours debout, face à votre table à dessin ?
Toujours. C'est devenu presque un gag. J'ai surélevé ma table, je trouve la position plus intéressante pour dessiner, je me sens plus à l'aise. Le geste est beaucoup plus ample. Je ne suis pas limité par le format, puisque je dessine case par case. Donc je n'ai plus l'obsession de déborder de la page. C'est important pour le traitement du graphisme. J'ai l'impression d'aller à l'essentiel, de voir ce qu'il y a de plus important dans l'image. Je m'arrête moins sur des détails. Ou alors si je le fais, c'est que le détail a un véritable sens. J'ai ainsi l'impression de mieux contrôler mon art. Il y a sans doute des gens qui ont la nostalgie des hachures des années 70 ou 80, mais c'est une époque révolue !
Votre actualité est donc aussi cinématographique. Quel est ce film sur lequel vous travaillez depuis 2001 ?
J'ai adapté très librement une synthèse de La Foire aux immortels et de La Femme piège. Il mélange des acteurs et des décors réels à des personnages et des décors virtuels. Le tournage a eu lieu l'an dernier, je viens de terminer le montage. Le film est en chrome post production. Je traite à présent toutes les parties virtuelles qui garniront les séquences. Il y a encore six mois de travail avant le dernier étalonnage.
Votre budget n'a pas dû être le même que pour Tykho moon ?
Non. C'est un gros budget, de l'ordre de 150 millions de francs, même si des américains auraient pu faire le même film avec trois fois plus. En tout cas, le pari était extrêmement ambitieux - et complexe, d'un point de vue technique. C'était une expérience passionnante. Elle n'est d'ailleurs pas finie.
Retrouvera-t-on des acteurs à qui vous avez déjà fait appel ?
Oui, j'ai par exemple repris Yann Colette, qui prête son visage et son corps à un personnage virtuel. Sinon, j'ai trois acteurs principaux - je ne parle pas d'Horus, bien sûr, qui est virtuel. Il s'agit de Charlotte Rampling, de Linda Hardy et de Thomas Kretschmann, qui a joué le rôle de l'officier allemand dans Le Pianiste de Polanski.
Attendez-vous un succès supérieur à celui de vos précédents films ?
Je n'en sais rien. Bunker Palace Hotel a été bien accueilli, Tykho moon n'a pas marché. C'est en général ce qui arrive à un deuxième film. Je le préfère pourtant au premier, mais c'est personnel.
Malgré cette carrière au cinéma, vous restez attaché au monde de la bande dessinée. Quel regard portez-vous sur la "nouvelle vague" d'auteurs mis en orbite par les éditions indépendantes ?
En ce qui me concerne, j'ai, depuis quelques années, l'impression d'être un peu à part. Je n'ai pas le sentiment d'appartenir à un quelconque courant. Donc je considère que tous ces jeunes auteurs qui arrivent sont précisément sur la bonne voie. Il est important de dire que la bande dessinée est l'un des rares moyens d'expression qui permette à son auteur d'être lui-même, complètement, librement. Autant le faire le plus tôt possible. Que cette nouvelle génération veuille s'affranchir des structures et des stratégies éditoriales, moi je trouve cela très bien. Je me suis moi-même battu pour que la bande dessinée soit ça, pour la faire de cette manière. Je leur souhaite de continuer : cette bande dessinée a l'avantage du talent et de la variété.


(*) : Charles Gassot a produit notamment Mortelle randonnée, de Claude Miller, La Vie est un long fleuve tranquille et Tatie Danielle, de Chatiliez, Beaumarchais, l'insolent, d'Edouard Molinaro, ou encore Ceux qui m'aiment prendront le train et Intimité, de Patrice Chéreau.
32 décembre d'Enki Bilal, éd. Les Humanoïdes Associés, 64 pages couleur

Laurent Poillot