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Dans la nuit du 25 au 26 avril 1986, ce jeune pompier dormait avec
son épouse enceinte, au premier étage de la caserne.
Il s'est soudainement éclipsé, vers 1h30 ou 2h00, peu
après l'explosion du 4e réacteur de la centrale de Tchernobyl,
toute proche. "C'était son travail", témoigne
sa femme dans le récit lumineux, méticuleux, qui raconte
son agonie et ouvre La Supplication, de Svetlana Alexievitch (1).
Pour clore le livre, l'écrivain biélorussienne (2) a
choisi une autre parole d'amour, celle de l'épouse d'un des
liquidateurs qui "débranchaient l'électricité
dans les villages évacués".
Entre ces deux "voix solitaires", comme entre deux bras
aimants, l'auteur a inscrit les témoignages qu'elle a recueillis
au cours de trois années d'enquête, sans omettre de rappeler
quelques faits en guise de préambule : l'accident, puis la
dissémination des matières radioactives a touché
en priorité la Biélorussie, qui ne possédait
aucune centrale nucléaire, et moins l'Ukraine où se
trouve Tchernobyl (3). Puis elle a associé les propos glanés
dans la description du "monde de Tchernobyl", où
la nature est resplendissante et le mal invisible, mais sûr.
Où la nature est resplendissante où l'homme tend à
disparaître. Dans un entretien récent accordé
à Libération (15/16-03-03), Svetlana Alexievitch évoque
les zones contaminées et désertées sur des dizaines
de kilomètres autour de la centrale : "On comprend que
la nature a repris ses droits, qu'elle n'a pas besoin de l'homme,
qu'elle l'oublie vite".
Et pourtant, dans le paysage fantomatique qui se dessine au fil des
pages, des personnes se font entendre, essentiellement par monologues,
mais aussi dans des churs, comme celui d'un village ou de soldats.
L'un d'eux rentrait d'Afghanistan lorsqu'il a reçu une convocation
pour se rendre dans la région à nettoyer : "Lorsque
nous sommes arrivés, les habitants locaux n'étaient
au courant de rien". Un autre : "On nous jetait comme du
sable sur le réacteur". Serguei Gourine, opérateur
de cinéma, est allé filmer en territoire contaminé,
en se disant "qu'il n'y a qu'à la guerre qu'on devient
un écrivain". Il ajoute, plus loin : "Nous sommes
tous des vendeurs d'apocalypse." Nikolaï Fomitch Kalouguine
a perdu sa fille de six ans : "Nous l'avons allongée sur
la porte, sur la porte qui avait supporté mon père,
jadis. Elle est restée là jusqu'à l'arrivée
du petit cercueil". Quelqu'un : "J'ai marché pendant
deux semaines
Avec ma vache
Les gens ne voulaient pas
me laisser entrer chez eux
J'ai dû passer les nuits dans
la forêt
" Quelqu'un d'autre : "J'ai lavé
ma maison. J'ai repeint le sol en blanc
Il faut laisser le pain
sur la table, une écuelle et trois cuillères. Autant
de cuillères que d'âmes dans la maisonnée. Tout
cela pour revenir". Au fil des pages, la lecture s'apparente
peu à peu à l'écoute. Les voix sont aiguës
ou graves. Un homme devient lyrique. Une femme se tait ou rit, tout
à coup.
"Ce n'était peut-être pas l'objectif de Svetlana
Alexievitch, mais la relation au théâtre est évidente
pour ceux qui lisent son texte", suggère Virginie Symaniec.
Française d'origine biélorussienne et membre de l'association
de recherche Perspectives Biélorussiennes, la jeune dramaturge
a adapté La Supplication au théâtre avec Bruno
Boussagol, metteur en scène de Brut de Béton : "Il
y a bien sûr un prologue, un épilogue, des monologues
et des churs. Et vraiment, la parole de tout un peuple qui passe.
Pour nous, gens de théâtre, qu'est-ce que ça signifie
de dire ce texte sur une scène? Est-ce qu'on a le droit et
pourquoi ? Comment le rendre audible ? Où s'arrête l'horreur
?" Bruno Boussagol parle de "retour du refoulé"
vis-à-vis de ce livre publié plus de dix ans après
la catastrophe oubliée : "Ce sentiment que les premiers
lecteurs ont eu est indescriptible. Certains se sont effondrés
en larmes, d'autres se sont mis à parler, d'autres ont écrit,
d'autres -et c'est le cas des comédiens de Brut de Béton-
ont mis en scène ce texte". En France et en Europe, une
vingtaine de troupes a ainsi éprouvé le besoin, à
l'instar de la compagnie clermontoise, d'adapter pour la scène
La Supplication. "Mais, ajoute le metteur en scène, comme
cela ne suffisait pas, nous sommes allés en Biélorussie".
Au printemps 2002, les membres de Brut de Béton ont ainsi passé
un mois dans ce pays. A Gomel, à 120 kilomètres de Tchernobyl,
ils co-organisent avec le Théâtre de la Jeunesse le premier
festival de théâtre francophone. A Minsk, la capitale,
ils présentent La Prière de Tchernobyl, leur spectacle,
en russe et en biélorussien, au théâtre de la
Dramaturgie Biélorussienne. Le temps est compté, ils
travaillent dans l'urgence, parlent avec des gens de tous les milieux.
"C'était difficile, avec des moments forts, se rappelle
Virginie Symaniec. Nous avons collaboré avec des personnes
dont la contamination est le quotidien. Et nous avons rencontré
des artistes géniaux, dont beaucoup sont boycottés dans
leur pays"
A leur retour en France les membres de Brut
de Béton décident de renvoyer la balle : ils organiseront
eux aussi un festival à Clermont, afin d'accueillir des Biélorussiens
de tous les champs artistiques et intellectuels. Virginie Symaniec
explique : "Pendant un mois, nous espérons faire connaître
des artistes mais aussi déclencher quelque chose dans les consciences,
donner à comprendre. Il ne s'agissait pas de créer un
événement sans lendemain qui n'aurait aucun lien avec
le problème de la contamination. Il y a un déni complet
alors que nous n'avons vu que ça sur le terrain. Le fil conducteur,
c'est Tchernobyl, l'après Tchernobyl. Mais, bien sûr,
il y aura une pluralité de propos. Svetlana Alexievitch nous
montre justement qu'il n'y a que dans le dialogue et la diffusion
d'information qu'on peut changer les choses". Avec cette question
en filigrane : que signifie faire de l'art dans ce pays ?
Du 22 avril au 20 mai, le festival En Attendant la Biélorussie,
à Clermont et dans certaines villes d'Auvergne (4), accueille
une centaine d'artistes et d'intellectuels biélorussiens.
Près de 90 % d'entre eux vivent à l'étranger
: ils sont en délicatesse avec le régime totalitaire
d'Alexandre Loukachenko. Le festival leur offre l'occasion de montrer
leur travail, mais aussi de se retrouver. Parmi eux, le metteur en
scène Mikola Piniguine qui a bousculé le théâtre
biélorussien présentera Strip-Tease, le 6 mai, une pièce
considérée comme une de ses uvres majeures. Autre
moment qui promet d'être rare : le 10 mai, Dimitri Strotsev,
"poète alternatif" chantera sa poésie en compagnie
d'un musicien et d'un danseur contemporain, dans la forêt, comme
le faisaient les dissidents de l'ex-bloc dans les années 1980,
lorsqu'ils voulaient bavarder tranquille. Le 13 mai, Vera Schipillo
et Tatiana Markhel, chanteuses, donneront un récital inédit
de textes contemporains en compagnie de la pianiste Alexandra Sandler.
Il y aura encore, le 16 mai, le groupe de rock Palats qui a parcouru
les campagnes pour récolter des vieux chants de femmes dont
certains ont plus de mille ans
Difficile d'opérer un
choix dans une programmation de presque un mois. Entre des spectacles
de théâtre et de musique, des expositions d'art contemporain,
des projections de films ou des débats, dont plusieurs avec
Svetlana Alexievitch, qui est actuellement accueillie par à
Suresnes par le Parlement International des écrivains.
Florence
Roux
(1)
La Supplication, de Svetlana Alexievitch, traduit du russe par Galia
Ackermann et Pierre Lorrain, J'Ai Lu, Document, 250 pages. Publié
pour la première fois en 1997, en 1998 en français,
aux éditions Jean-Claude Lattès.
(2) L'adjectif et le nom biélorussien/Biélorussien sont
préférés à biélorusse/Biélorusse
par les habitants du pays depuis leur retour à l'indépendance,
en 1991.
(3) En Biélorussie, deux millions de personnes, dont 500 000
enfants, vivent encore dans des régions très contaminées.
In : Contaminations radioactives : atlas France et Europe, la Criirad
et André Paris, Editions Yves Michel, janvier 2002.
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