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En attendant la Bièlorussie

La compagnie Brut de Béton et l'association Perspectives Biélorussiennes organisent le festival En Attendant la Biélorussie, du 22 avril au 20 mai à Clermont-Ferrand. Ils comptent faire découvrir ce pays méconnu et ses artistes, mais aussi rappeler combien ses habitants souffrent encore des suites de la catastrophe de Tchernobyl. Histoire de s'interroger sur l'après.

Dans la nuit du 25 au 26 avril 1986, ce jeune pompier dormait avec son épouse enceinte, au premier étage de la caserne. Il s'est soudainement éclipsé, vers 1h30 ou 2h00, peu après l'explosion du 4e réacteur de la centrale de Tchernobyl, toute proche. "C'était son travail", témoigne sa femme dans le récit lumineux, méticuleux, qui raconte son agonie et ouvre La Supplication, de Svetlana Alexievitch (1). Pour clore le livre, l'écrivain biélorussienne (2) a choisi une autre parole d'amour, celle de l'épouse d'un des liquidateurs qui "débranchaient l'électricité dans les villages évacués".
Entre ces deux "voix solitaires", comme entre deux bras aimants, l'auteur a inscrit les témoignages qu'elle a recueillis au cours de trois années d'enquête, sans omettre de rappeler quelques faits en guise de préambule : l'accident, puis la dissémination des matières radioactives a touché en priorité la Biélorussie, qui ne possédait aucune centrale nucléaire, et moins l'Ukraine où se trouve Tchernobyl (3). Puis elle a associé les propos glanés dans la description du "monde de Tchernobyl", où la nature est resplendissante et le mal invisible, mais sûr. Où la nature est resplendissante où l'homme tend à disparaître. Dans un entretien récent accordé à Libération (15/16-03-03), Svetlana Alexievitch évoque les zones contaminées et désertées sur des dizaines de kilomètres autour de la centrale : "On comprend que la nature a repris ses droits, qu'elle n'a pas besoin de l'homme, qu'elle l'oublie vite".
Et pourtant, dans le paysage fantomatique qui se dessine au fil des pages, des personnes se font entendre, essentiellement par monologues, mais aussi dans des chœurs, comme celui d'un village ou de soldats. L'un d'eux rentrait d'Afghanistan lorsqu'il a reçu une convocation pour se rendre dans la région à nettoyer : "Lorsque nous sommes arrivés, les habitants locaux n'étaient au courant de rien". Un autre : "On nous jetait comme du sable sur le réacteur". Serguei Gourine, opérateur de cinéma, est allé filmer en territoire contaminé, en se disant "qu'il n'y a qu'à la guerre qu'on devient un écrivain". Il ajoute, plus loin : "Nous sommes tous des vendeurs d'apocalypse." Nikolaï Fomitch Kalouguine a perdu sa fille de six ans : "Nous l'avons allongée sur la porte, sur la porte qui avait supporté mon père, jadis. Elle est restée là jusqu'à l'arrivée du petit cercueil". Quelqu'un : "J'ai marché pendant deux semaines… Avec ma vache… Les gens ne voulaient pas me laisser entrer chez eux…J'ai dû passer les nuits dans la forêt…" Quelqu'un d'autre : "J'ai lavé ma maison. J'ai repeint le sol en blanc… Il faut laisser le pain sur la table, une écuelle et trois cuillères. Autant de cuillères que d'âmes dans la maisonnée. Tout cela pour revenir". Au fil des pages, la lecture s'apparente peu à peu à l'écoute. Les voix sont aiguës ou graves. Un homme devient lyrique. Une femme se tait ou rit, tout à coup.
"Ce n'était peut-être pas l'objectif de Svetlana Alexievitch, mais la relation au théâtre est évidente pour ceux qui lisent son texte", suggère Virginie Symaniec. Française d'origine biélorussienne et membre de l'association de recherche Perspectives Biélorussiennes, la jeune dramaturge a adapté La Supplication au théâtre avec Bruno Boussagol, metteur en scène de Brut de Béton : "Il y a bien sûr un prologue, un épilogue, des monologues et des chœurs. Et vraiment, la parole de tout un peuple qui passe. Pour nous, gens de théâtre, qu'est-ce que ça signifie de dire ce texte sur une scène? Est-ce qu'on a le droit et pourquoi ? Comment le rendre audible ? Où s'arrête l'horreur ?" Bruno Boussagol parle de "retour du refoulé" vis-à-vis de ce livre publié plus de dix ans après la catastrophe oubliée : "Ce sentiment que les premiers lecteurs ont eu est indescriptible. Certains se sont effondrés en larmes, d'autres se sont mis à parler, d'autres ont écrit, d'autres -et c'est le cas des comédiens de Brut de Béton- ont mis en scène ce texte". En France et en Europe, une vingtaine de troupes a ainsi éprouvé le besoin, à l'instar de la compagnie clermontoise, d'adapter pour la scène La Supplication. "Mais, ajoute le metteur en scène, comme cela ne suffisait pas, nous sommes allés en Biélorussie". Au printemps 2002, les membres de Brut de Béton ont ainsi passé un mois dans ce pays. A Gomel, à 120 kilomètres de Tchernobyl, ils co-organisent avec le Théâtre de la Jeunesse le premier festival de théâtre francophone. A Minsk, la capitale, ils présentent La Prière de Tchernobyl, leur spectacle, en russe et en biélorussien, au théâtre de la Dramaturgie Biélorussienne. Le temps est compté, ils travaillent dans l'urgence, parlent avec des gens de tous les milieux. "C'était difficile, avec des moments forts, se rappelle Virginie Symaniec. Nous avons collaboré avec des personnes dont la contamination est le quotidien. Et nous avons rencontré des artistes géniaux, dont beaucoup sont boycottés dans leur pays"… A leur retour en France les membres de Brut de Béton décident de renvoyer la balle : ils organiseront eux aussi un festival à Clermont, afin d'accueillir des Biélorussiens de tous les champs artistiques et intellectuels. Virginie Symaniec explique : "Pendant un mois, nous espérons faire connaître des artistes mais aussi déclencher quelque chose dans les consciences, donner à comprendre. Il ne s'agissait pas de créer un événement sans lendemain qui n'aurait aucun lien avec le problème de la contamination. Il y a un déni complet alors que nous n'avons vu que ça sur le terrain. Le fil conducteur, c'est Tchernobyl, l'après Tchernobyl. Mais, bien sûr, il y aura une pluralité de propos. Svetlana Alexievitch nous montre justement qu'il n'y a que dans le dialogue et la diffusion d'information qu'on peut changer les choses". Avec cette question en filigrane : que signifie faire de l'art dans ce pays ?
Du 22 avril au 20 mai, le festival En Attendant la Biélorussie, à Clermont et dans certaines villes d'Auvergne (4), accueille une centaine d'artistes et d'intellectuels biélorussiens.
Près de 90 % d'entre eux vivent à l'étranger : ils sont en délicatesse avec le régime totalitaire d'Alexandre Loukachenko. Le festival leur offre l'occasion de montrer leur travail, mais aussi de se retrouver. Parmi eux, le metteur en scène Mikola Piniguine qui a bousculé le théâtre biélorussien présentera Strip-Tease, le 6 mai, une pièce considérée comme une de ses œuvres majeures. Autre moment qui promet d'être rare : le 10 mai, Dimitri Strotsev, "poète alternatif" chantera sa poésie en compagnie d'un musicien et d'un danseur contemporain, dans la forêt, comme le faisaient les dissidents de l'ex-bloc dans les années 1980, lorsqu'ils voulaient bavarder tranquille. Le 13 mai, Vera Schipillo et Tatiana Markhel, chanteuses, donneront un récital inédit de textes contemporains en compagnie de la pianiste Alexandra Sandler. Il y aura encore, le 16 mai, le groupe de rock Palats qui a parcouru les campagnes pour récolter des vieux chants de femmes dont certains ont plus de mille ans… Difficile d'opérer un choix dans une programmation de presque un mois. Entre des spectacles de théâtre et de musique, des expositions d'art contemporain, des projections de films ou des débats, dont plusieurs avec Svetlana Alexievitch, qui est actuellement accueillie par à Suresnes par le Parlement International des écrivains.

Florence Roux

(1) La Supplication, de Svetlana Alexievitch, traduit du russe par Galia Ackermann et Pierre Lorrain, J'Ai Lu, Document, 250 pages. Publié pour la première fois en 1997, en 1998 en français, aux éditions Jean-Claude Lattès.
(2) L'adjectif et le nom biélorussien/Biélorussien sont préférés à biélorusse/Biélorusse par les habitants du pays depuis leur retour à l'indépendance, en 1991.
(3) En Biélorussie, deux millions de personnes, dont 500 000 enfants, vivent encore dans des régions très contaminées. In : Contaminations radioactives : atlas France et Europe, la Criirad et André Paris, Editions Yves Michel, janvier 2002.