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2003

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  JANVIER N°78  



 

Jacky Berroyer
avant-dernières nouvelles du front

On avait croisé Jacky Berroyer lors d'un concert, avant de lui donner rendez-vous dans un pub du vieux Lyon pour discuter des temps modernes, voire de musiques amplifiées en compagnie de Yo Nel et Captain Bob (Radio Dio). Il était là en avance et on n'a pas été déçus du voyage.


Compte rendu et comptes à régler.

Le renouveau annoncé du rock & roll, tu as une idée sur la question ?
(il regarde le single des Libertines, Up the bracket, offert par nos confrères stéphanois de Radio Dio) J'essaye de suivre ça de près et ce groupe justement, me paraît vraiment pas mal… Up the bracket ça veut dire quoi exactement ? à fond les manettes ?
Quelque chose comme ça, avec sous-jacente, une histoire de sexe jusque là entre parenthèses… Ainsi tu fais une chronique régulière dans le magazine Vibrations.
Qui s'appelle Parlons peu, parlons de moins et dans laquelle j'ai entière liberté : j'essaye de rattacher son contenu le plus souvent à la musique mais je peux aussi bien parler de mes vielles chaussettes…
Qui sont noires et usées ?
Carrément. Et pour l'anecdote, lorsque les jeunes m'interpellent en banlieue, ils me demandent souvent "Alors Jacky, maintenant tu roules en "BM" ? " et des choses de cet acabit… parce qu'ils ont dû me voir un jour à la télé et que ça doit leur sembler d'une logique implacable. Quand tu leur réponds que ta caisse est limite ruinée et que tu fais tes courses comme tout le monde au supermarché, tu as vraiment le sentiment de leur briser les rêves ! Dans les années '70, les jeunes traitaient les propriétaires de "BM" de sales bourgeois tout en essayant de brûler leur voiture… comme quoi les temps changent.
Et tu en parles en musique dans ta chronique.
La musique c'est vraiment mon truc premier, en tant que mélomane, humble passionné et "gratte biniou" du dimanche. Bien que je fasse du cinéma et aujourd'hui du théâtre (ndlr : il joue dans la dernière pièce mise en scène par Roger Planchon au Studio 24 : S'Agite et se pavane d'Ingmar Bergman ), depuis l'adolescence, c'est la musique qui a occupé la majorité de mon temps. Pour beaucoup de gens, la musique n'est qu'une espèce de fond sonore; personnellement j'écoute toujours un disque de la même manière que je lis un livre : je me laisse complètement envahir.
Et l'invasion a commencé il y a quelques années…
Il est vrai que j'ai traversé pas mal de décennies… Fin des années '50, on a commencé à entendre en France les premières chansons d'Elvis ou de Little Richard dans les fêtes foraines ou dans les bases militaires américaines, juste avant que De Gaule ne les vire, dans la plus pure tradition US go home ! Puis il y eut la vague rock avec Les Chaussettes Noires, Les Chats Sauvages… qui copiaient justement la musique américaine. Au même moment dans les sixties, il y avait évidemment les Beatles et les Stones et toute la vague pop… Mais la grande claque que j'ai reçue, je crois que c'est un jour de 1971 quand j'ai eu la chance de voir un concert de la première formation électrique de Miles Davis au palais Chaillot, avec Keith Jarrett qui se tortillait derrière son piano électrique, Mc Laughlin bien sûr à la guitare et Michael Henderson, un pur batteur funk… et là - alors que la plupart des amateurs de jazz "puristes" quittaient la salle avant la fin du show - j'ai vraiment eu l'impression que ces gars-là étaient débarqués de la planète Mars, avec leurs plates-formes boots et leur son ô combien expérimental. J'ai ensuite suivi la carrière de Miles jusqu'à la fin en '91 et c'est sûrement l'artiste qui m'a le plus marqué tant chacun de ses concerts représentait une aventure différente; il aura traversé toutes les "tendances" en défiant toutes les modes, et c'est pourquoi j'ai commencé à m'imprégner de son passé de trompettiste hors normes et ainsi, à effectuer un retour en arrière dans l'univers de la musique : du be bop de l'après-guerre jusqu'à Jimmy Hendrix ! Du coup, pendant la vague progressive avec les groupes dinosaures comme Pink Floyd et consorts, j'étais plutôt en train d'écouter Coltrane ou Debussy ! Et j'ai dû "rattraper" l'actualité musicale avec l'arrivée du punk via les Clash et les Sex Pistols etc., sauf que j'étais déjà trentenaire et que les gens de ma génération ne comprenaient pas.
Quoi donc ?
Ma subite crise d'adolescence ! parce que je trouvais qu'il y avait beaucoup de poésie dans le punk et qu'une véritable manne artistique novatrice était tombée tout d'un coup sur le rock et s'ouvrait à nous.
Des concerts qui t'ont marqué pendant cette période ?
Dans les années '80, j'allais voir quasi tous les concerts au Bataclan ou au Palace, et je me rappelle particulièrement de la 1ère prestation des Talking Heads, avec XTC en première partie ! Sinon les Clash, Police…
Tu es plutôt de la génération Salut les Copains… alors comment s'informait-on musicalement à ce moment-là ?
La bible c'est Rock & Folk qui arrive en '66, et là effectivement je l'épluche tous les mois pour apprendre des tas de choses, entre autres grâce à un journaliste qui écrit en direct des Etats-Unis : Philippe Garnier. J'apprends par exemple que MC5 signifie Motor City 5 parce qu'ils viennent de Detroit, ville de l'industrie automobile, de la grisaille et des usines; c'est donc pas étonnant quand on écoute leur musique rentre-dedans, et amusant de la confronter à celle des Beach Boys qui eux, viennent de Californie… Voilà, les dernières nouvelles du front à travers Rock & Folk. Après j'ai commencé à faire moi-même des chroniques.
A donde ?
Dans Charlie Hebdo au beau milieu des années '70. J'étais assez libre pour écrire même si la plupart des gars de la rédaction s'en foutaient royalement et prenaient les rockers puis les punks pour des mongoliens… comme les dessinait Cabu; ce qui entre parenthèses, a fait beaucoup de mal par la suite à son fils (Mano Solo) alors qu'il traînait étant jeune, avec les punks des Halles.
Et aujourd'hui ?
Je continue à lire les magazines spécialisés pour être informé et m'apercevoir qu'il y aurait un revival guitares actuellement en Angleterre et aux USA. Reste à voir ce que ces groupes donnent sur scène, parce que c'est souvent là que ça se passe. J'ai malheureusement manqué Jon Spencer la dernière fois à Lyon. Ceci dit, il y a longtemps que j'ai pas entendu un truc nouveau qui m'ait véritablement renversé… J'essaye d'écouter de tout aujourd'hui et même de l'electro ! parce que je reste avant tout un curieux en matière de musique; ainsi il m'arrive de partir de chez moi avec l'idée d'aller acheter une chaise ( ?) et revenir avec trois disques… C'est une histoire de dingue. Je connais par contre des gens de mon âge (ndlr : il a 56 ans) qui ont une chaîne hi-fi à trente mille balles alors qu'ils n'ont que trente disques : quand ils écoutaient Hendrix à l'époque, cela faisait simplement partie de leur panoplie de jeunesse, avec leur pantalon serré et leurs chaussures pointues…
Passons à la télévision…
Cela fait un peu vieux jeu de le dire mais je trouve ça assez désespérant, surtout lorsque je vois un type comme Santi, ex batteur de la Mano Negra, qui s'occupe désormais de PopStars… cette sorte d'usine d'opérette où l'on "préfabrique" les gens jusqu'à leur look. Bon, tout a été dit là-dessus, il y a même des "philosophes" qui se sont emparés de la question ! Ce qui est sûr, c'est qu'il y a une véritable fascination (chez le téléspectateur) de voir des gens vivre des émotions en direct et de se prendre les pieds dans le tapis… Le voyeurisme c'est vraiment le "cirque" à la romaine : les gens sont là dans l'arène et on les regarde se faire bouffer par les lions.
Quant à Canal + … (où tu as travaillé) ?
Schématiquement, après 10 ans "d'âge d'or" et de franche rigolade à Nulle Part Ailleurs, la chaîne s'est mise à faire de la télé putassière et le comble, c'est que cela n'a même pas marché en terme d'audience ! Reste le foot et le cinéma puisque c'était la vocation première de Canal, mais il n'y a plus d'espace pour simplement dire autre chose, il n'y a plus d'audace… Et Lescure qui avait sans doute permis que certaines choses se fassent à un moment, n'est de toute façon plus là non plus.
Vu de l'intérieur, ça se passe comment ?
Vu de l'intérieur, c'est très hiérarchisé; des techniciens jusqu'à la direction, tout le monde flippe de perdre sa place et c'est aussi valable pour les journalistes. Cela me rappelle la théorie de Chomsky lorsqu'il dit que la démocratie se différencie de la dictature du fait que l'on arrive à obtenir le consentement des gens; sauf que tous les moyens sont bons ! Puisqu'ils pensent à leur famille et à leur maison en Normandie…(ce qui somme toute est logique), les journalistes n'ont pas vraiment intérêt à trop se "mouiller" s'ils veulent conserver leur job; à terme les plus courageux se font virer et une sorte de consensus mou s'installe comme ça subrepticement. La machine est puissante quand il s'agit de nous endormir. C'est peut-être une vielle rengaine de dire que "c'était mieux avant", il n'empêche que le milieu de la télé est de plus en plus pourri et que celui du cinéma n'a pas grand chose à lui envier.
Une histoire d'enjeux publicitaires ?
Sûrement. A mon humble niveau, je ne sais pas si c'est mon côté contestataire des années '70 qui me rattrape mais j'ai pas envie par exemple de voir ma gueule dans une publicité pour un camembert… (alors que j'ai des problèmes d'argent comme tout le monde). Et ça, aujourd'hui la plupart des gens ne le comprennent pas. Pourtant c'est juste une question de limites que l'on se donne par rapport à sa dignité.
Contestation, dignité… ce ne sont pas vraiment des mots dans l'air du temps.
C'est le moins que l'on puisse dire. Mon propos n'est cependant pas de vouloir passer à tout prix pour un original, seulement d'essayer de réfléchir à certaines choses, de comprendre pourquoi une telle dégénérescence ?, pourquoi tant de compromission ?
Quoi faire docteur ?
La solution est sans doute alternative. Je pense aux squats, au commerce équitable, à Attac… et je crois qu'il y a un vrai réseau de "citoyenneté" et d'action qui s'est mis en place progressivement en France, mais en dehors des partis politiques. A un certain niveau, la société s'organise, développe une réflexion différente et une véritable conscience politique. Cela existe dans le milieu de la musique, comme dans celui des intellos ou des épiciers… Après, c'est à chacun de se brancher sur ces réseaux, pirates ou non. Il faut peut-être également chercher à développer les foyers de "subjectivation" selon le vocabulaire de Gilles Deleuze et Félix Guettari. En simplifiant, l'idée est que la subjectivité humaine, souvent étouffée par le système, peut "revivre" dans les lieux alternatifs comme les squats et être à l'origine de pensées nouvelles et d'une créativité sans pareil. A ce propos, un livre devrait bientôt paraître et constituer un pôle de réflexion vraiment intéressant : Résister c'est créer de Miguel Benassayag, un pamphlet que j'ai hâte de dévorer.
A propos de bouffe justement, une petite dernière qui nous turlupine : travailler pour Planchon, c'est alimentaire ?
Non c'est surtout que je n'avais jamais fait de théâtre ! Et quand il m'a appelé pour jouer un 1er rôle dans sa pièce, je me suis simplement dit qu'il y avait là un challenge intéressant à tenter, une expérience nouvelle. Tellement nouvelle que c'est comme si j'étais embauché au cirque Amar… Sinon j'ai toujours essayé un tant soit peu tout au long de ma carrière de me trouver là où l'on ne m'attendait pas. D'Hara Kiri jusqu'au théâtre. D'ailleurs c'est pas le tout mais il faut que j'aille jouer maintenant !
Pas vu l'heure passer… alors à la prochaine !
OK et si vous me voyez un de ces jours à la télévision vous dire bonjour en présentant un camembert, vous saurez qu'il y a un sacré problème !

Laurent Zine