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Compte rendu et comptes à régler.
Le
renouveau annoncé du rock & roll, tu as une idée
sur la question ?
(il regarde le single des Libertines, Up the bracket, offert par nos
confrères stéphanois de Radio Dio) J'essaye de suivre
ça de près et ce groupe justement, me paraît vraiment
pas mal
Up the bracket ça veut dire quoi exactement ?
à fond les manettes ?
Quelque chose comme ça, avec sous-jacente, une histoire
de sexe jusque là entre parenthèses
Ainsi tu fais
une chronique régulière dans le magazine Vibrations.
Qui s'appelle Parlons peu, parlons de moins et dans laquelle j'ai
entière liberté : j'essaye de rattacher son contenu
le plus souvent à la musique mais je peux aussi bien parler
de mes vielles chaussettes
Qui sont noires et usées ?
Carrément. Et pour l'anecdote, lorsque les jeunes m'interpellent
en banlieue, ils me demandent souvent "Alors Jacky, maintenant
tu roules en "BM" ? " et des choses de cet acabit
parce qu'ils ont dû me voir un jour à la télé
et que ça doit leur sembler d'une logique implacable. Quand
tu leur réponds que ta caisse est limite ruinée et que
tu fais tes courses comme tout le monde au supermarché, tu
as vraiment le sentiment de leur briser les rêves ! Dans les
années '70, les jeunes traitaient les propriétaires
de "BM" de sales bourgeois tout en essayant de brûler
leur voiture
comme quoi les temps changent.
Et tu en parles en musique dans ta chronique.
La musique c'est vraiment mon truc premier, en tant que mélomane,
humble passionné et "gratte biniou" du dimanche.
Bien que je fasse du cinéma et aujourd'hui du théâtre
(ndlr : il joue dans la dernière pièce mise en scène
par Roger Planchon au Studio 24 : S'Agite et se pavane d'Ingmar Bergman
), depuis l'adolescence, c'est la musique qui a occupé la majorité
de mon temps. Pour beaucoup de gens, la musique n'est qu'une espèce
de fond sonore; personnellement j'écoute toujours un disque
de la même manière que je lis un livre : je me laisse
complètement envahir.
Et l'invasion a commencé il y a quelques années
Il est vrai que j'ai traversé pas mal de décennies
Fin des années '50, on a commencé à entendre
en France les premières chansons d'Elvis ou de Little Richard
dans les fêtes foraines ou dans les bases militaires américaines,
juste avant que De Gaule ne les vire, dans la plus pure tradition
US go home ! Puis il y eut la vague rock avec Les Chaussettes Noires,
Les Chats Sauvages
qui copiaient justement la musique américaine.
Au même moment dans les sixties, il y avait évidemment
les Beatles et les Stones et toute la vague pop
Mais la grande
claque que j'ai reçue, je crois que c'est un jour de 1971 quand
j'ai eu la chance de voir un concert de la première formation
électrique de Miles Davis au palais Chaillot, avec Keith Jarrett
qui se tortillait derrière son piano électrique, Mc
Laughlin bien sûr à la guitare et Michael Henderson,
un pur batteur funk
et là - alors que la plupart des
amateurs de jazz "puristes" quittaient la salle avant la
fin du show - j'ai vraiment eu l'impression que ces gars-là
étaient débarqués de la planète Mars,
avec leurs plates-formes boots et leur son ô combien expérimental.
J'ai ensuite suivi la carrière de Miles jusqu'à la fin
en '91 et c'est sûrement l'artiste qui m'a le plus marqué
tant chacun de ses concerts représentait une aventure différente;
il aura traversé toutes les "tendances" en défiant
toutes les modes, et c'est pourquoi j'ai commencé à
m'imprégner de son passé de trompettiste hors normes
et ainsi, à effectuer un retour en arrière dans l'univers
de la musique : du be bop de l'après-guerre jusqu'à
Jimmy Hendrix ! Du coup, pendant la vague progressive avec les groupes
dinosaures comme Pink Floyd et consorts, j'étais plutôt
en train d'écouter Coltrane ou Debussy ! Et j'ai dû "rattraper"
l'actualité musicale avec l'arrivée du punk via les
Clash et les Sex Pistols etc., sauf que j'étais déjà
trentenaire et que les gens de ma génération ne comprenaient
pas.
Quoi donc ?
Ma subite crise d'adolescence ! parce que je trouvais qu'il y avait
beaucoup de poésie dans le punk et qu'une véritable
manne artistique novatrice était tombée tout d'un coup
sur le rock et s'ouvrait à nous.
Des concerts qui t'ont marqué pendant cette période
?
Dans les années '80, j'allais voir quasi tous les concerts
au Bataclan ou au Palace, et je me rappelle particulièrement
de la 1ère prestation des Talking Heads, avec XTC en première
partie ! Sinon les Clash, Police
Tu es plutôt de la génération Salut les Copains
alors comment s'informait-on musicalement à ce moment-là
?
La bible c'est Rock & Folk qui arrive en '66, et là effectivement
je l'épluche tous les mois pour apprendre des tas de choses,
entre autres grâce à un journaliste qui écrit
en direct des Etats-Unis : Philippe Garnier. J'apprends par exemple
que MC5 signifie Motor City 5 parce qu'ils viennent de Detroit, ville
de l'industrie automobile, de la grisaille et des usines; c'est donc
pas étonnant quand on écoute leur musique rentre-dedans,
et amusant de la confronter à celle des Beach Boys qui eux,
viennent de Californie
Voilà, les dernières nouvelles
du front à travers Rock & Folk. Après j'ai commencé
à faire moi-même des chroniques.
A donde ?
Dans Charlie Hebdo au beau milieu des années '70. J'étais
assez libre pour écrire même si la plupart des gars de
la rédaction s'en foutaient royalement et prenaient les rockers
puis les punks pour des mongoliens
comme les dessinait Cabu;
ce qui entre parenthèses, a fait beaucoup de mal par la suite
à son fils (Mano Solo) alors qu'il traînait étant
jeune, avec les punks des Halles.
Et aujourd'hui ?
Je continue à lire les magazines spécialisés
pour être informé et m'apercevoir qu'il y aurait un revival
guitares actuellement en Angleterre et aux USA. Reste à voir
ce que ces groupes donnent sur scène, parce que c'est souvent
là que ça se passe. J'ai malheureusement manqué
Jon Spencer la dernière fois à Lyon. Ceci dit, il y
a longtemps que j'ai pas entendu un truc nouveau qui m'ait véritablement
renversé
J'essaye d'écouter de tout aujourd'hui
et même de l'electro ! parce que je reste avant tout un curieux
en matière de musique; ainsi il m'arrive de partir de chez
moi avec l'idée d'aller acheter une chaise ( ?) et revenir
avec trois disques
C'est une histoire de dingue. Je connais
par contre des gens de mon âge (ndlr : il a 56 ans) qui ont
une chaîne hi-fi à trente mille balles alors qu'ils n'ont
que trente disques : quand ils écoutaient Hendrix à
l'époque, cela faisait simplement partie de leur panoplie de
jeunesse, avec leur pantalon serré et leurs chaussures pointues
Passons à la télévision
Cela fait un peu vieux jeu de le dire mais je trouve ça assez
désespérant, surtout lorsque je vois un type comme Santi,
ex batteur de la Mano Negra, qui s'occupe désormais de PopStars
cette sorte d'usine d'opérette où l'on "préfabrique"
les gens jusqu'à leur look. Bon, tout a été dit
là-dessus, il y a même des "philosophes" qui
se sont emparés de la question ! Ce qui est sûr, c'est
qu'il y a une véritable fascination (chez le téléspectateur)
de voir des gens vivre des émotions en direct et de se prendre
les pieds dans le tapis
Le voyeurisme c'est vraiment le "cirque"
à la romaine : les gens sont là dans l'arène
et on les regarde se faire bouffer par les lions.
Quant à Canal +
(où tu as travaillé)
?
Schématiquement, après 10 ans "d'âge d'or"
et de franche rigolade à Nulle Part Ailleurs, la chaîne
s'est mise à faire de la télé putassière
et le comble, c'est que cela n'a même pas marché en terme
d'audience ! Reste le foot et le cinéma puisque c'était
la vocation première de Canal, mais il n'y a plus d'espace
pour simplement dire autre chose, il n'y a plus d'audace
Et
Lescure qui avait sans doute permis que certaines choses se fassent
à un moment, n'est de toute façon plus là non
plus.
Vu de l'intérieur, ça se passe comment ?
Vu de l'intérieur, c'est très hiérarchisé;
des techniciens jusqu'à la direction, tout le monde flippe
de perdre sa place et c'est aussi valable pour les journalistes. Cela
me rappelle la théorie de Chomsky lorsqu'il dit que la démocratie
se différencie de la dictature du fait que l'on arrive à
obtenir le consentement des gens; sauf que tous les moyens sont bons
! Puisqu'ils pensent à leur famille et à leur maison
en Normandie
(ce qui somme toute est logique), les journalistes
n'ont pas vraiment intérêt à trop se "mouiller"
s'ils veulent conserver leur job; à terme les plus courageux
se font virer et une sorte de consensus mou s'installe comme ça
subrepticement. La machine est puissante quand il s'agit de nous endormir.
C'est peut-être une vielle rengaine de dire que "c'était
mieux avant", il n'empêche que le milieu de la télé
est de plus en plus pourri et que celui du cinéma n'a pas grand
chose à lui envier.
Une histoire d'enjeux publicitaires ?
Sûrement. A mon humble niveau, je ne sais pas si c'est mon côté
contestataire des années '70 qui me rattrape mais j'ai pas
envie par exemple de voir ma gueule dans une publicité pour
un camembert
(alors que j'ai des problèmes d'argent comme
tout le monde). Et ça, aujourd'hui la plupart des gens ne le
comprennent pas. Pourtant c'est juste une question de limites que
l'on se donne par rapport à sa dignité.
Contestation, dignité
ce ne sont pas vraiment des mots
dans l'air du temps.
C'est le moins que l'on puisse dire. Mon propos n'est cependant pas
de vouloir passer à tout prix pour un original, seulement d'essayer
de réfléchir à certaines choses, de comprendre
pourquoi une telle dégénérescence ?, pourquoi
tant de compromission ?
Quoi faire docteur ?
La solution est sans doute alternative. Je pense aux squats, au commerce
équitable, à Attac
et je crois qu'il y a un vrai
réseau de "citoyenneté" et d'action qui s'est
mis en place progressivement en France, mais en dehors des partis
politiques. A un certain niveau, la société s'organise,
développe une réflexion différente et une véritable
conscience politique. Cela existe dans le milieu de la musique, comme
dans celui des intellos ou des épiciers
Après,
c'est à chacun de se brancher sur ces réseaux, pirates
ou non. Il faut peut-être également chercher à
développer les foyers de "subjectivation" selon le
vocabulaire de Gilles Deleuze et Félix Guettari. En simplifiant,
l'idée est que la subjectivité humaine, souvent étouffée
par le système, peut "revivre" dans les lieux alternatifs
comme les squats et être à l'origine de pensées
nouvelles et d'une créativité sans pareil. A ce propos,
un livre devrait bientôt paraître et constituer un pôle
de réflexion vraiment intéressant : Résister
c'est créer de Miguel Benassayag, un pamphlet que j'ai hâte
de dévorer.
A propos de bouffe justement, une petite dernière qui nous
turlupine : travailler pour Planchon, c'est alimentaire ?
Non c'est surtout que je n'avais jamais fait de théâtre
! Et quand il m'a appelé pour jouer un 1er rôle dans
sa pièce, je me suis simplement dit qu'il y avait là
un challenge intéressant à tenter, une expérience
nouvelle. Tellement nouvelle que c'est comme si j'étais embauché
au cirque Amar
Sinon j'ai toujours essayé un tant soit
peu tout au long de ma carrière de me trouver là où
l'on ne m'attendait pas. D'Hara Kiri jusqu'au théâtre.
D'ailleurs c'est pas le tout mais il faut que j'aille jouer maintenant
!
Pas vu l'heure passer
alors à la prochaine !
OK et si vous me voyez un de ces jours à la télévision
vous dire bonjour en présentant un camembert, vous saurez qu'il
y a un sacré problème !
Laurent
Zine
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