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Véronique Flatot©

 

Les Sans-papiers

28 novembre 2001
Le tourisme est florissant à Lyon, surtout depuis son entrée dans le patrimoine mondial de l'Unesco, si vous en doutiez encore il vous suffit, par exemple, d'essayer de trouver une chambre à l'hôtel de Nice à l'angle du cours Verdun près de la place Carnot dans le 2ème arrondissement : il affiche malheureusement complet.
Si les formalités à la réception sont inexistantes et l'accueil bon enfant, vous conviendrez vite que l'établissement laisse un peu à désirer quant au confort moderne; il n'a en effet rien à envier aux hôtels les plus déglingués des quartiers pauvres des pays du "sud", là-bas très loin, très loin, dans ces contrées où l'état de droit n'existe pas, où les droits de l'homme brillent par leur absence. Des pays où la démocratie inconnue laisse régner la barbarie, où la corruption gangrène tout embryon de service public. Enfin bref, tous ces états où nous étions pour certains d'entre eux installés depuis plus d'un siècle pour y amener justement nos valeurs morales, notre conscience innée du droit et notre logique économique. Après une table rase en bonne et due forme, des décennies de colonisations, et des années de guerre (pléonasme), nous sommes partis, enfin presque, commerce oblige.
Donc loin de tout cela, nous nous escrimons à donner des leçons de bonne conduite entêtés du bien que nous sommes, et ne rechignons pas en cas de menace de nos propres intérêts à soutenir telle ou telle dictature, voire même à larguer des bombes avec nos copains du "nord" pour mieux nous faire comprendre.
Hé bien, cela ne suffit pas à décourager ceux qui, poussés par la faim, la torture ou la misère, de franchir la Méditerranée, les Balkans ou de traverser l'Afrique pour venir en France, terre d'asile, pays des droits de l'homme.
Donc entrons à l'hôtel de Nice où la température intérieure ne vous fait craindre aucun choc thermique avec l'extérieur, même s'il y pleut moins que dehors.
Yamine, Akim, Abdel, Hamdi, Kamel, Youri et les autres sont là. Ce soir, il se tient à l'hôtel une assemblée générale du collectif des sans-papiers qui déjà le 24 août dernier siégeait devant la préfecture du Rhône pour demander poliment une entrevue avec le préfet ou le secrétaire du préfet ou quiconque responsable pour les écouter et résoudre ensemble l'état d'urgence dans lequel ils se trouvaient tous déjà.
L'urgence est une notion élastique qui dépend du côté où l'on se trouve, il y a pourtant des urgences qui n'attendent pas; les grosses urgences de la réal politik, comme un beau pipeline à défendre, des puits de pétrole à sécuriser, puis il y a des petites urgences comme les 800 millions d'êtres humains sous-alimentés ou les 150 sans-papiers entassés dans l'hôtel de Nice dans des conditions d'insalubrité où Brigitte Bardot n'envisagerait pas une seconde de laisser son yorkshire.
Mais à vrai dire, le terme même de "sans-papiers", s'il recouvre en effet une réalité administrative, masque sans doute aux yeux de certains (atteints sans doute d'une cataracte irrémédiable) qu'il s'agit avant tout de femmes, d'hommes, d'enfants laissés dans une situation d'inhumanité. Car sans-papiers veut dire, sans boulot, sans argent, sans toit, sans identité, sans soins suivis.
Si Hamdi insiste sur le fait que ce collectif réclame l'ouverture d'une négociation avec la préfecture sans délai, que l'ensemble de ses compagnons est déterminé à aller jusqu'au bout de la lutte, quitte à se laisser crever de faim, Abdel précise que l'ambiance n'est pas vraiment à l'optimisme.
Si les coups et injures reçus lors de la dispersion de leur manifestation devant la préfecture, si le propriétaire du refuge (hôtel de Nice) les a menés devant la justice pour les expulser sine die, n'arrivent pas à saper leur détermination. On croit quand même cauchemarder.
Qui peut encore penser que notre responsabilité n'est pas engagée face aux drames actuels qui motivent la venue en France de ces gens ?
Pour simplement prendre l'exemple algérien (qui représente ici près de 50 % du collectif), qui peut prétendre que la situation en Algérie ne génère pas la fuite légitime de ceux qui le peuvent ? Sans parler bien sûr de l'histoire avec laquelle nous avons légion de comptes à régler.
Comment dire comme certains matraqueurs professionnels que les sans-papiers viennent ici pour profiter… De quoi ? De qui ?
Yamine explique : "En Algérie quand tu arrives au consulat de France, tu commence à comprendre. Il y a comme un grand enclos avec des bâches plastiques pour attendre, on croirait un enclos pour les bêtes; mais bon, de toute façon tu peux pas rester. Alors tu fais tout pour avoir le visa de touriste pour un mois; après quoi tu vas en France de bureau en bureau où chaque fois on te demande un nouveau dossier."
Pendant ce temps-là, bien au chaud, les migrations de capitaux continuent au flux et reflux de la déréglementation mondiale. Pour les investisseurs pas besoin de visa il suffit de 500 000 US dollars pour obtenir sa carte verte instantanément aux Etats-Unis…
Combien faut-il pour trouver refuge en France ? Peut-être ne s'agit-il que d'une confusion de change entre le vieux franc et le nouvel euro; a-t-on pensé à offrir pour Noël un convertisseur de poche aux sans-papiers de l'hôtel de Nice ? Vraiment le Père Noël est une ordure.
18 décembre 2001
Dernière minute : Aujourd'hui les sans-papiers ont investi les nouveaux bureaux de la Cie d'assurance La Suisse, au 30, quai Claude Bernard, suite à l'état sanitaire, au froid sibérien qui les a poussés à traverser le Rhône et abandonner l'hôtel de Nice, devenu invivable.
Gageons que leur nouvel abri sera lui aussi éphémère et inversement proportionnel au profit des sociétés d'assurance.
Espérons que les négociations demandées à cor et à cri aboutiront tant sur la résolution administrative de leur précarité que de leur état de santé, Jacqueline Bosle qui est médecin et bénévole au secours populaire et qui les suit quotidiennement, n'a de cesse d'alarmer les autorités (mairie, préfecture) des cas de tuberculose, de bronchite, de gale…etc. A suivre...

Laurent Mulot