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Red
Octobre Rouge

33, le 2ème album de RED, paraîtra le 15 octobre prochain chez Rectangle, le label innovateur de Quentin Rollet, et en licence sur Universal. Un opus mûrement ruminé par le coyote à pelure rouge, réunissant une meute de musiciens improbables pour des rencontres du dernier type; onze plages pop folk légèrement mâtinées d'electro à même de bousculer l'automne dans ses derniers retranchements. L'occasion pour nous d'intercepter l'animal accoudé à une parcelle de zinc de la Croix-Rousse, pour discuter alchimie des tubes ( ! ?).

Dites "33" … une référence à quelques objets de cire cylindrique qui feraient office de médication ?
Ça pourrait en effet mais 33, c'est en l'occurrence l'âge de Jésus… mort à 33 ans après une "sacrée" traversée du désert !
Je ne te savais pas fervent lecteur de la Bible…
Au départ, moi non plus ! Il y a environ un an et demi, je me suis retrouvé à végéter dans un grand hôtel après un concert à Lille. Il y avait trois Bibles sur la table de nuit (en trois langues différentes) et j'ai testé la version anglaise : je me suis alors rendu compte que les paroles de quasi tous les "classiques" du blues que je chantais depuis moult années venaient de ce livre ! Etant un admirateur de William Burroughs, je me suis également rappelé qu'il lui arrivait de lire sur scène des passages de la Bible, souvent extraits de l'Apocalypse selon St Jean… Aujourd'hui, je me sers donc de la Bible pour construire certains textes de mes chansons; ce n'est pas une crise mystique subite, c'est plutôt pour le côté poétique de la chose. Et dans le même temps, 33, c'est aussi l'âge que j'ai cette année…
"Ha là là, c'est grave ! " commente judicieusement la patronne du bar qui passait par-là…
Oui c'est très grave !
Confirmation : le coyote a toujours le rire qui porte… bon résumons, si l'on veut comprendre tes envolées lyriques, il faut donc se référer à la Bible et sûrement aussi à un certain argot américain, l'accent "whisky-bar" compris ?
Carrément puisque j'ai appris l'anglais avec les chansons de Bob Dylan et de Tom Waits et je crois que j'arrive assez bien à imiter leur façon de déglutir les mots…
Dans ce nouvel album, il y a une chanson qui s'appelle Life is great… c'est une constatation ?
Plus ou moins : le texte raconte l'épisode de la réapparition de Jésus face à Maria Magdalena… (ndlr : décidément !) et je suis intimement convaincu que ces deux-là ont eu une histoire d'amour ! Au niveau de l'interprétation, rien à voir, c'est un titre dédicacé à David Freel le chanteur de Swell, un groupe américain des années '90 que j'apprécie particulièrement et qui m'a beaucoup influencé.
En parlant d'interprétation, 33 marque une évolution sensible depuis Felk, aussi parce que tu as multiplié les collaborations. Alors heureux ?
Heureux effectivement d'avoir travaillé avec tous ces gens venant d'horizons musicaux très différents, grâce à Quentin Rollet, selon "l'esprit" de son label Rectangle. Dans les intervenants, il y a donc Herman Düne, Christian Rollet (qui vient de l'Arfi et du free jazz), Zeb (ancien batteur de Condense), Akosh (sax de Noir Désir), Thomas Bellum, J.F Pauvros, Charlie O, Jérôme Excoiffier… A partir du matériau premier (les chansons enregistrées en acoustique), ils ont eu entière liberté de peaufiner leur apport personnel, un apport qui forcément induit l'évolution de cette musique. Le second volet de l'explication tient à l'arrivée d'un ordinateur chez moi, parce que cela change tout en matière de composition : c'est désormais comme si j'avais l'équivalent d'un mini studio à disposition en permanence. Une vraie révolution de salon !
En salon, imagine-t-on une confrontation Rectangle V/S Universal ?
Pas du tout. L'album sort sur Rectangle et c'est le "produit fini" qui est pris en licence chez Universal pour la promo et la distribution, ce qui à mon niveau n'est pas une mauvaise chose si j'espère toucher plus de monde. Rectangle est un label vraiment indépendant qui n'a subi en la matière aucune contrainte artistique, bien au contraire. Quant aux affres de l'action Vivendi Universal, cela ne nous intéresse pas, tout simplement.
Pas plus que la polémique Meissier/Noir Désir du printemps dernier ?
Malgré tout le respect que j'ai pour le groupe, je me permets juste de rappeler que les Noir Désir n'ont jamais été sur un label indépendant et qu'ils viennent de vendre les droits de leurs trois premiers albums pour 40 millions… Alors tant mieux pour eux et tant pis pour la "polémique". En ce qui me concerne, j'ai été dix ans au RMI et j'ai pas l'impression de faire des concessions d'un seul coup aujourd'hui quand Universal décide de "prendre" en licence mon album tel qu'il est. Je ne suis certainement pas un champion du discours mais j'imagine que ruminer à gauche, ça ne veut pas seulement dire porter un tee-shirt déchiré… Ce serait plutôt une histoire de démarche dans le temps.
Red c'est pas un petit peu rouge ?
Sûrement. En plus (il me montre son profil), je suis quand même un peu le sosie de Lénine ! (et la ressemblance est frappante). Sinon oui, j'ai un côté rouge assez prononcé et je trouve qu'actuellement le rouge manque cruellement dans nos sociétés occidentales. Bientôt les salles de concerts seront tenues par des étudiants en écoles de commerce ! C'est une exagération de l'air du temps simplement pour dire que, par exemple, je me sentais plus en phase avec des gens comme Christophe de feu le Pezner.
A ton avis, où se terre "l'esprit du rock & roll" aujourd'hui ?
A un moment j'avais l'impression qu'on pouvait le retrouver dans les mouvements techno indépendants, les free parties etc… mais maintenant j'ai des doutes. En ce qui concerne les lieux, cela devient de plus en plus rare et pour ce qui est des personnes, heureusement qu'il y a encore des gars comme Arno et quelques autres, qui restent avant tout de grands enfants. A un niveau plus "underground", je ne me fais pas de soucis, il y aura toujours dans les squats et ailleurs une forme de "contre culture" qui grouille, un nouveau mouvement musical… relayés par des individus activistes et/ou des associations. Au niveau de la télévision et donc du grand public, c'est par contre l'autoroute du formatage genre L5… et l'on ne voit pas beaucoup d'artistes comme Radiohead. Un type un peu décalé comme Bashung n'aurait sans doute aucune chance de sortir aujourd'hui. Et ça, ça me dérange profondément.
C'est grave docteur ?
Oui parce que ce ne sont pas des "groupes" comme L5 qui vont transmettre quoi que ce soit aux jeunes générations; ni éthique, ni "background" musical, ni sens critique, ni envie simple de chercher à écouter autre chose… Quand j'étais gamin, de voir les Stones, Tom Waits ou James Brown aux Enfants du Rock m'a permis comme à tant d'autres d'aller gratter plus tard dans la boue du rock, de la soul et du blues pour découvrir des bonhommes dont j'avais pas idée et de me faire une opinion par moi-même. Aujourd'hui, la musique à la télé c'est surtout sans opinion.
Un jour, tu m'avais raconté l'histoire d'un vieux bluesman africain échoué dans les "musiques du monde"…
Celle d'Ali Farka Touré. Il fait du blues à la Screamin' Jay Hawkins depuis 20 ans en costard rose ! et on le retrouve toujours dans les bacs "musiques du monde" (MDM), sous prétexte j'imagine, qu'il est malien. J'ai l'impression que l'étiquetage MDM est une manière politiquement correcte de dire musiques de "niaquoués", de nègres… Aujourd'hui je fais de la pop mais si j'étais africain, je serais aussi classé dans les MDM. Ce terme me semble péjoratif parce qu'il évoque pour moi l'exemple type d'une forme de racisme latent, accepté par tous, et encré en profondeur dans la culture française. Et que l'on ne s'étonne pas du score du FN aux dernières élections.
Quelles sont les racines musicales de Red ?
C'est Bob Dylan quand j'avais 4 ans ! J'ai entendu Just like a woman sur un tourne-disque en plastique et j'ai dit à ma maman : je veux faire ça ! Après, pendant l'adolescence, c'était plutôt les Cure, Bauhaus, Gun Club… mais avec l'âge je suis revenu à mes premiers amours.
Ton top 5 en 33 tours ?
Un Dylan entre '61 et '72, Exile on Main Street des Stones, Pet Sounds des Beach Boys, une compilation d'Elvis mixant des titres de '54 à '72 et pour faire un peu moins ringard, le 2e album d'Ovale… Je rajouterais bien les deux premiers albums de Suicide !
Ça vire au top 7…
Oui mais en l'espèce, il se trouve que j'ai un projet avec Alan Vega ! (ndlr : le chanteur de Suicide) et je me dis qu'après ça, je pourrai honorablement arrêter la musique…
Et monter une épicerie ?

Un truc comme ça, oui, sauf que j'suis trop fainéant.
Exit les fruits et légumes, welcome le plan Vega…
C'est prévu pour la fin de l'année : nous sommes invités par Noël Akchoté à travailler ensemble sur son prochain album, avec entre autres Anna Karina. Ce qui me fait penser qu'il va y avoir de l'humain à gérer ! Ceci dit, j'en reviens à Noël parce qu'au-delà de ce beau projet, c'est aussi la personne qui m'a ouvert toutes les portes. Avant de le rencontrer et de lui filer une démo, j'étais un peu condamné à jouer dans les bars…
Des bars qui t'ont susurré à l'oreille les paroles de la chanson The Beast in you ?
Ouais… le texte parle d'alcool et de drogue, et c'est un petit peu ma vie. C'est pas évident à surmonter, surtout quand on adore "bringuer" mais je crois que j'ai réussi "à contrôler le singe que j'avais dans le dos".
Cela va bien avec ton admiration pour Tom Waits.
C'est aussi le côté que j'aime bien chez lui : ses chansons puent le whisky et la "décadence" new-yorkaise ! Mais je crois que c'est le pendant du rock & roll. Sans ce penchant pour certains extrêmes, historiquement le rock & roll n'existerait pas !
Il n'empêche que tu sembles gérer plutôt bien en parallèle ta carrière de père de famille ?
Etre musicien, cela prend moins de temps que d'aller à l'usine… Donc j'ai du temps à passer avec mes trois filles et à consacrer à leur éducation. Tout simplement.
Quant à ta carrière de footballeur ?
Là je dois avouer que j'ai abandonné depuis longtemps ! Il y a un moment où le sport et moi, avons dû nous séparer…
Sauf concernant le marathon puisque tu vas pourtant bientôt repartir en tournée …
Oui, pour un maximum de dates en trio avec un batteur (Tonio Marinescu ex Casse Pieds) et un autre guitariste (Jérôme Excoiffier…) et ce, à partir d'aujourd'hui.
Une dernière chose : show me the way to the next whisky bar !
Sans problème ! j't'emmène au Bistrot Broc (ndlr : à deux pas sur le plateau X-Rousse) qui s'est vu condamné à 8 jours de fermeture administrative cet été, pour avoir osé organiser un concert du groupe de musique berbère Gawa (sans batterie ni amplification) un soir entre 20 et 22h… comme quoi, la musique à Lyon, c'est pas encore gagné…
Quant à la discussion qui a suivi au Bistrot Broc, elle devrait paraître dans le hors série de 491 n0 665 "spécial refaire le monde"…

Laurent Zine