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  MAI N°71  

High Tone
Bonhommes de grand chemin et dub tout terrain

Voilà qui est fait, High Tone vient de sortir un 2eme album (ADN/Jarring Effects/Pias) qui transpire le massive dub des temps modernes (A.O.C); une musique évolutive et une gifle aux oreilles formatées. L’occasion pour nous d’intercepter leur manager, Vincent Chiron, et de le cuisiner à la sauce maison pour tenter d’apprécier le phénomène d’un œil tant interne qu’externe au groupe à proprement parler. Une fois n’est pas coutume et vogue les fils de mai …
Si les musiciens de High Tone sont plutôt “agglutinés” du côté des pentes de la Croix-Rousse (et sur www. hightone.org), leur manager depuis trois ans, lui, nous vient des collines du Forez (42) après quelques stages de formation punk rock rapides à St Amant Roche Savine (63), haut lieu de l’activisme et de la résistance musicale dans le massif Massif Central. Kidnappé à son arrivée sur le plateau des Canuts (69) pour les besoins de l’interview et attaché au siège passager de la charrette qui me sert de voiture, nous prenons la direction de la Tannerie à Bourg-en-Bresse (01) où les High Tone finissent une session de répétitions montées. Mais avant de rejoindre cette nouvelle scène régionale et ô combien conviviale, ouverte depuis novembre 2001 avec un concert de High Tone justement (+ Burning Heads et NRA lors de la tournée Punky Reggae Party); il y a cette route bordée de platanes et de “dombes” artisanales, cadre idéal pour les dérapages verbaux et les accélérations dialectiques…( ?). La RN83, un dictaphone négligemment posé sur la plage avant et un soleil de plomb dans les yeux; une nouvelle méthode de travail que l’on teste depuis peu au sein de ce vilain petit canard…
Alors “docteur Chiron”, il semblerait que l’on puisse raisonnablement parler aujourd’hui d’un «style High Tone» alors même que leur empreinte ADN (Acid Dub Nucleik) marque une évolution sensible ?
“La musique dub de High Tone est par définition au croisement de moult influences, du reggae roots jamaïcain jusqu’à l’electro en passant par la drum’n’bass ou la jungle… Il n’empêche que petit à petit, le groupe a su créer son propre style tant en matière de composition qu’en ce qui concerne le son, alors effectivement on peut aujourd’hui reconnaître High Tone quasiment dès la 1ère note. C’est vrai aussi qu’il y a une très nette évolution musicale avec ce 2ème LP mais rien de plus naturel puisque les High Tone sont vraiment des acharnés de la répétition et du «bidouillage»; à côté de ça, il serait dommage de reproduire éternellement la même chose sur chaque disque.”
Je ne peux que lui donner raison tant il est manifeste que High Tone a pris des risques artistiques avec cet album en amorçant un sérieux virage sidéral ne serait-ce qu’au niveau des effets et des samples; un virage dans lequel le dictaphone a fini par se vautrer lamentablement, mais en l’espèce, ça fait partie des risques du métier…
Salement amochée, la machine se relève pourtant et s’interroge sur l’importance des répétitions montées (cad en schématisant : dans une salle de concert mais sans le public).
“Cela permet simplement de tester plusieurs choses avant de partir en tournée. Au-delà du set live en lui même (nouvel enchaînement des titres), il s’agit de travailler le son et les effets en «temps réel» sur une vraie façade d’enceintes et, plus spécialement concernant High Tone, de caler les lumières et les projections vidéo qui sont «balancées» en direct et non programmées.”
Pour avoir assisté à trois concerts de High Tone l’hiver dernier et apprécié la nouvelle dimension de leur «show», je conçois facilement l’utilité de la chose. Et pendant que planqué derrière le volant, j’essaye consciencieusement d’éviter un contrôle de police à la sortie du “grand Lyon”, “Dédéphone” s’enhardit : revenir à la Tannerie, c’est aussi un bon souvenir quant à la Punky Reggae Party ?
“Carrément ! Le but de cette tournée initiée par les Burning Heads (sans doute la 1ère de ce genre en France) était de mixer les musiques en même temps que les groupes et les publics, comme une sorte de clin d’œil à l’histoire puisque pour une bonne partie des gens, le dub et le reggae sont arrivés en Europe via le punk rock jusqu’à ce que Bob Marley chante Punky Reggae Party… hymne fédérateur s’il en est. Une trentaine de concerts d’affilée avec cet état d’esprit, cela ne pouvait être que du bonus. Sûrement une expérience à reproduire.”
Au-delà de ce cadre bucolique, n’y aurait-il pas finalement une “démarche” High Tone ? Une forme d’engagement (sans message préemballé du fait que High Tone fait de la “musique sans paroles”) ?
“La démarche si il y a, c’est simplement essayer (et c’est vraiment le mot qui convient), essayer d’être proche des gens, qu’il s’agisse du public, des organisateurs de concerts et de toutes celles et ceux que l’on peut croiser en chemin. Faire attention à ce que ne se dresse pas entre nous du jour au lendemain une barrière artificielle sous prétexte que l’on vend x disques et que l’on vit de notre musique… On essaye (encore une fois) avec Jarring Effects de faire les choses par nous-mêmes, ce qui doit nous permettre de créer des rapports de proximité et de garder le contrôle sur ce qui arrive. Pour l’instant ça fonctionne comme ça mais nous n’avons surtout pas de leçons à donner à qui que ce soit ne serait-ce parce que nous ne savons pas de quoi demain sera fait. Nous n’avons pas non plus l’envie ou la prétention d’être un «groupe engagé», expression qui me paraît très galvaudée en ce moment… La notion d’engagement, il me semble que c’est à l’échelon individuel que cela se règle.”
Dans mon semblant de léthargie, scotché à l’arrière d’une colonne de 38 tonnes, j’ai quand même réussi à glaner quelques infos concernant demain : la sortie du nouvel opus sera dignement fêtée au Pez Ner en trois soirées de concerts les 15, 16 et 17 mai prochains ! (voir agenda) Alors Mr Vincent, ne peut-on voir dans le choix d’une invasion sonique programmée à Villeurbanne (69.100), l’expression d’une volonté collective explicite ?
“Sûrement… le choix n’est pas anodin. C’est au Pez Ner que l’on peut faire des choses qui nous ressemblent et il aurait fallu préserver à Lyon ce type de lieu dont on peut s’inspirer partout en France. Le Pez Ner est pour nous une véritable alternative de par son fonctionnement, sa programmation et son état d’esprit, permettant justement ce travail de proximité dont on a parlé.”
Point à la ligne. Et à l’horizon, un nouveau paragraphe, histoire de s’interroger sur l’engouement médiatique singulier pour la “scène dub indépendante française” et lyonnaise en particulier ?
“Les médias dans leur grande majorité ont une tendance naturelle à vouloir formater tout le monde dans le même panier ! une manière de circonscrire le débat (sur l’idée d’indépendance par exemple) et de cataloguer les groupes et les styles musicaux en énonçant quelques mots-clés réducteurs (de têtes).
La scène existe de fait à Lyon parce que les gens se connaissent, peuvent avoir des motivations analogues et partagent parfois les locaux de répétition…
Après, chacun poursuit son propre chemin avec son propre discours et sa façon de concevoir la musique (et ça ne se limite pas au «dub»); il est malveillant de vouloir gommer ces différences en cloisonnant les groupes dans des genres et derrière des mots vidés de leur sens.”
En parlant de formatage et en évitant de justesse un auguste poulet de Bresse égaré sur le bitume, je me demande si l’idée même de “scène” ne répond pas finalement au souci des majors de récupérer chaque “mouvement musical” pour pouvoir ensuite tout simplement mieux le vendre…
“Exactement, faire du business avec des phénomènes musicaux préexistants qu’il s’agit de «remodeler» à la sauce grand public. Même si souvent cela frise la caricature… il n’y a pas de quoi jouer les effarouchés puisque ça marche comme ça depuis toujours, selon les règles du marché. Pour certains groupes, signer sur une major c’est la panacée, pour d’autres pas forcement mais il ne faut jeter la pierre à personne.”
Meissier se servant de Zebda et Noir Désir comme faire-valoir, on doit être pas loin de la caricature en arrivant à Péronnas (01)…
“Il y a sans doute un paradoxe, Noir Désir s’en est dernièrement expliqué et je me vois mal dans la position du juge. Ces deux groupes ont fait énormément pour les structures alternatives partout en France, et sur le terrain, franchement je trouve leur démarche irréprochable. J’ai plus de mal avec d’autres «artistes» qui la ramènent en matière d’anti-mondialisation alors qu’ils font partie d’un grand trust… Quoi qu’il en soit, le paradoxe rattrape chacun d’entre nous dans la vie de tous les jours, d’où l’impossibilité de dire «fontaine, je ne bois et ne boirai pas de ton eau»”.
Certainement, il n’empêche qu’à la prochaine terrasse on s’arrête juste pour voir comment le dictaphone supportera l’ombre d’un parasol… l’endroit rêvé pour s’interroger sur le rôle du manager, assimilé à celui d’une nounou ?
“Plutôt d’éducateur me répond-il en rigolant et de poursuivre dans High Tone, tout le monde participe aux prises de décisions et la division du travail se fait simplement à la confiance. C’est quasi de la démocratie directe cher ami ? En tous les cas, c’est honnêtement le but de la manœuvre !”
Et alors que l’été frappe à la vitre, voici venu le temps des rires et des chants et des gros festivals… A-t-il un sentiment particulier sur la question ?
“Je demanderais bien un joker ! bon, disons que certains festivals prennent tellement d’ampleur et brassent tant de monde qu’à la sortie, c’est vraiment la foire à n’importe quoi. La dimension humaine noyée dans la masse… mais on est souvent tous obligés de passer par là.”
Ils passeront d’ailleurs par les Eurockéennes le 5 juillet prochain avec Meï Teï Shö et une certaine liberté d’action “autorisée” par le festival; en attendant, voilà que l’on arrive à destination où High Tone nous a concocté un petit set massive dub en direct live. Résultat des courses : Vincent peut être content de ses troupes dont la performance va crescendo sur les planches. C’en est d’ailleurs trop pour la machine qui a fini par rendre l’âme et les piles, quant à nous, on trouvera bien l’occasion de les recharger…
et poursuivre notre petit bonhomme de chemin.

Dictaphone Laurent Zine