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Depuis
son premier roman Tanguy publié en 1957 Michel del Castillo est
un écrivain en sursis. Toute son uvre est traversée
par l'urgence. Chaque écrit est arraché avec rage à
l'horreur de son histoire personnelle. Avec son dernier roman Les Étoiles
froides (Stock, 2001), il nous livre un portrait saisissant de sa mère.
Jamais peut-être n'avait-il autant approché le mystère
de cette femme qu'il a aimée par-dessus tout et qui l'a abandonné
à l'âge de neuf ans en pleine guerre civile espagnole.
Les Étoiles froides (Stock) paru en septembre dernier marque
votre retour à la forme romanesque. Cette trilogie, vous l'annonciez
déjà dans Mon Frère l'idiot (Fayard, 1995). Est-ce
un projet qui vous habite depuis longtemps ?
Oui mais d'une manière à la fois consciente et inconsciente.
Je sentais très bien que le couronnement de l'ensemble culminerait
en une trilogie romanesque car seule la forme du roman, au sens étymologique
du terme, permet le mieux de développer toute la liberté
intérieure. On approche de beaucoup plus près, non pas
la vérité, cela n'existe pas, mais des éclats de
lumière très précis. Par exemple, je l'ai constaté
avec mon éditeur qui m'a téléphoné après
avoir lu le manuscrit en me disant : "Là, je la comprends
enfin, ta mère !". Curieux, je lui ai alors demandé
qu'est-ce que tu comprends ? Il m'a répondu "Et bien elle
aime l'amour". Avant, il n'apercevait que des éclats, il
n'arrivait pas à faire le lien et là après sa lecture,
il voyait dans un seul mouvement, dans une seule coulée.
Ce roman nous donne en fait une vision peut-être un peu plus
panoramique ?
Oui, c'est tout à fait cela. C'est comme si on élargissait
l'écran même à toute la génération,
à toute cette époque dont ma mère faisait partie.
C'est pour cela que j'ai mis Lorca qu'elle avait très bien connu
en contrepoint. Lorca au cours d'un entretien avec l'ambassadeur du
Chili à qui j'ai dédié ce livre, parle d'elle.
Leur grande affaire ce ne sont curieusement pas ses amants, ce sont
les enfants qui à l'époque les scandalisent. On arrive
à accepter qu'une femme quitte son mari mais qu'elle laisse des
enfants de tous les côtés, cela leur pose un vrai problème.
Au cours de cette discussion Lorca dit quelque chose, à la fois
de très intelligent par rapport à son uvre, mais
qui sur le fond ne veut pas dire grand chose : "C'est une force,
comme la nature. C'est une force de la nature. Il n'y a pas à
juger. On ne juge pas les orages
". Il pense là en
termes de fatalité, elle ne peut pas faire autrement que ce qu'elle
fait. Cette explication convient peut-être à l'esthétique
du théâtre de Lorca, mais dans la vie elle est insuffisante.
Et cela, ils le sentent tous au cours de la discussion. J'ai mis Lorca
en contrepoint parce que lui qui avait vraiment peur de mourir et avait
vu venir ce qui allait se passer, et bien il fait face courageusement
au destin. Il va là où il sait qu'est la mort alors qu'il
a toutes les possibilités de se sauver. Clara, au contraire,
à chaque fois se préfère elle-même. Elle
survit à tout. C'est un personnage assez étonnant.
On a l'impression que ce livre Les Étoiles froides marque
une nouvelle étape dans votre uvre. Votre ton a changé.
Il se fait moins violent et virulent. Cela est dû bien sûr
à la distance romanesque, mais n'est-ce pas aussi parce qu'à
la différence de vos précédents ouvrages, aucun
regard d'enfant ne traverse ce texte ?
Exactement. Je ne voulais pas qu'il y ait de regard d'enfant en contre-plongée,
car dans ce cas-là les adultes paraissent énormes et semblent
avoir tous les pouvoirs. Les réactions sont donc très
violentes. Les enfants peuvent avoir des haines mortifères. Alors
que quand on regarde d'adulte à adulte, on est plus dans l'ordre
du questionnement, de la recherche du sens. Et comme dans mon ouvrage,
Clara est vue au travers d'autres femmes, ces dernières comprennent
presque tout.
Pourquoi justement votre roman fait-il entendre exclusivement des
voix féminines ?
Je crois que dans ce genre de situation - tout cela s'est joué
à la veille de la guerre civile -les hommes seraient partis dans
des discours philosophiques ou politiques. Les hommes ont une peur bleue
de la vie que je qualifierais de "simple". Dans ces cas-là,
les femmes, elles, sont obligées de penser à la vie quotidienne,
comment faire manger les enfants, comment chauffer l'appartement, etc.
Et puis pour cerner Clara, ça ne pouvait être que par le
filtre des femmes parce que pour cette génération ce qui
posait problème c'était le fait que Clara soit une femme.
Imaginez un homme dans la même situation qui quitte femme et enfants,
on ne lui en voudrait pas. J'ai reçu à ce sujet une très
belle lettre d'Elisabeth Badinter qui me disait que non seulement l'instinct
maternel n'existait pas, mais que la famille non plus. Pourquoi serait-on
obligé d'aimer ses enfants ou ses parents ? C'est complètement
culturel.
Sauf que là aussi, cela me paraît un peu philosophique
et abstrait parce qu'un enfant n'a pas demandé à naître.
S'il n'est pas regardé avec amour, il n'aura pas d'amour pour
lui-même, ni pour les autres.
Dans toute votre uvre, on retrouve l'emprise et la récurrence
de l'Espagne dont vous criiez la haine au début du Crime des
pères (Seuil, 1993). Dans votre dernier livre, un de vos personnages
affirme : "Que nous le voulions ou non, l'Espagne finit toujours
par nous rattraper." Comment vous situez-vous aujourd'hui par rapport
à l'Espagne ?
Toujours avec cette ambivalence. J'ai toujours beaucoup aimé
ce pays mais à cause des conséquences historiques, je
n'ai pu l'aimer normalement. J'y retourne régulièrement
et suis à chaque fois content de retrouver cette terre. J'adore
les paysages. Je n'ai pas eu de chance avec l'Espagne car je l'ai connue
au cours de la guerre civile puis à mon retour d'Allemagne. Les
circonstances n'étaient donc pas idéales.
Mais je suis moins espagnol que français. Chaque fois que des
Espagnols me parlent de mes livres, ce qui les frappe c'est la mesure
française, la forme. Le français permet de glisser sur
les choses, de rendre supportable ce qui ne l'est pas.
Cette distance du français ne vous a-t-elle pas permis finalement
de réintroduire votre passion espagnole ?
Tout à fait. Le français me servait de filtre, de distance
pour ne pas me laisser embarquer dans la violence et la passion contenues
dans l'espagnol.
Mais quand j'essaie d'expliquer aux étudiants espagnols la magie
du français, c'est très difficile parce que le castillan
est une langue superbe notamment pour la poésie. Et il y a là
un trou, un vide qu'ils ne peuvent saisir. Devant Bérénice
par exemple, ils resteraient bouche bée alors que c'est le sommet
de ce qu'est le français, c'est un des plus beaux chants.
L'écriture, vous l'avez souvent dit, vous a sauvé,
vous a évité de basculer dans la folie. Cependant vous
avez écrit "Contrairement à ce que tant de gens imaginent,
l'écriture ne console de rien. Plus je fore dans les mots, plus
mon malheur se creuse. Chaque livre aggrave mon état. On finit
par mourir, non de ce que l'on a vécu, mais de ce qu'on écrit."
Encore une ambivalence
L'écriture ne guérit pas. Elle vous dévoile de
plus en plus de choses sur vous-même, sur la condition humaine.
Prenez l'exemple d'dipe. Depuis des siècles, tous les Grecs
connaissent par cur cette histoire. Les spectateurs ne se rendent
donc pas au théâtre pour découvrir une intrigue
ni éclaircir une énigme. Mais à partir du moment
où la littérature s'en empare, où le texte résonne
sur une scène, cela va atteindre si profondément les spectateurs,
qu'ils en sortent mutilés, aveuglés. La littérature
réveille la douleur mais en même temps la guérit.
C'est un paradoxe qui fait partie des grands mystères de l'art.
On peut noter une fois encore l'importance de la lecture dans Les
Étoiles froides. La découverte de Lorca est un véritable
choc pour la narratrice. L'idée émerge de livre en livre
que pour vous la lecture est un basculement
Oui c'est vrai. D'ailleurs on reconnaît le lecteur rien qu'à
la tonalité de sa voix, comme si quelque chose lui était
arrivé à un moment donné qui a fait basculer sa
vie. Alors cela peut être comme Saint-Augustin sous un arbre une
lecture qui le foudroie et le fige dans la foi, dans le cas de Dostoïevski,
c'est, enfant, la lecture du Livre de Job . Pour tout lecteur, il n'y
a pas de lecture innocente. D'où ce que peut signifier la découverte
d'une uvre, c'est comme une sorte de fidélité qu'on
suit toute sa vie. On lit des tas de livres, on aime plein d'auteurs
mais pourtant toujours il y a cet auteur qui mystérieusement
Je ne peux pas lire Dostoïevski comme je lis les autres. Je les
lis avec passion, mais ce qui s'est produit avec Dostoïevski est
d'un autre ordre. C'est un lien très particulier, comme si d'un
seul coup quelqu'un vous arrachait et vous mettait en littérature.
En plus, il n'y a pas de raisons objectives, ce n'est pas parce que
tel auteur est meilleur qu'un autre
C'est comme une rencontre
d'amour.
Léonore
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