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  MARS N°69  


Richaed Dumas©

 

Michel Del Castillo

Depuis son premier roman Tanguy publié en 1957 Michel del Castillo est un écrivain en sursis. Toute son œuvre est traversée par l'urgence. Chaque écrit est arraché avec rage à l'horreur de son histoire personnelle. Avec son dernier roman Les Étoiles froides (Stock, 2001), il nous livre un portrait saisissant de sa mère. Jamais peut-être n'avait-il autant approché le mystère de cette femme qu'il a aimée par-dessus tout et qui l'a abandonné à l'âge de neuf ans en pleine guerre civile espagnole.

Les Étoiles froides (Stock) paru en septembre dernier marque votre retour à la forme romanesque. Cette trilogie, vous l'annonciez déjà dans Mon Frère l'idiot (Fayard, 1995). Est-ce un projet qui vous habite depuis longtemps ?
Oui mais d'une manière à la fois consciente et inconsciente. Je sentais très bien que le couronnement de l'ensemble culminerait en une trilogie romanesque car seule la forme du roman, au sens étymologique du terme, permet le mieux de développer toute la liberté intérieure. On approche de beaucoup plus près, non pas la vérité, cela n'existe pas, mais des éclats de lumière très précis. Par exemple, je l'ai constaté avec mon éditeur qui m'a téléphoné après avoir lu le manuscrit en me disant : "Là, je la comprends enfin, ta mère !". Curieux, je lui ai alors demandé qu'est-ce que tu comprends ? Il m'a répondu "Et bien elle aime l'amour". Avant, il n'apercevait que des éclats, il n'arrivait pas à faire le lien et là après sa lecture, il voyait dans un seul mouvement, dans une seule coulée.
Ce roman nous donne en fait une vision peut-être un peu plus panoramique ?
Oui, c'est tout à fait cela. C'est comme si on élargissait l'écran même à toute la génération, à toute cette époque dont ma mère faisait partie. C'est pour cela que j'ai mis Lorca qu'elle avait très bien connu en contrepoint. Lorca au cours d'un entretien avec l'ambassadeur du Chili à qui j'ai dédié ce livre, parle d'elle. Leur grande affaire ce ne sont curieusement pas ses amants, ce sont les enfants qui à l'époque les scandalisent. On arrive à accepter qu'une femme quitte son mari mais qu'elle laisse des enfants de tous les côtés, cela leur pose un vrai problème. Au cours de cette discussion Lorca dit quelque chose, à la fois de très intelligent par rapport à son œuvre, mais qui sur le fond ne veut pas dire grand chose : "C'est une force, comme la nature. C'est une force de la nature. Il n'y a pas à juger. On ne juge pas les orages…". Il pense là en termes de fatalité, elle ne peut pas faire autrement que ce qu'elle fait. Cette explication convient peut-être à l'esthétique du théâtre de Lorca, mais dans la vie elle est insuffisante. Et cela, ils le sentent tous au cours de la discussion. J'ai mis Lorca en contrepoint parce que lui qui avait vraiment peur de mourir et avait vu venir ce qui allait se passer, et bien il fait face courageusement au destin. Il va là où il sait qu'est la mort alors qu'il a toutes les possibilités de se sauver. Clara, au contraire, à chaque fois se préfère elle-même. Elle survit à tout. C'est un personnage assez étonnant.
On a l'impression que ce livre Les Étoiles froides marque une nouvelle étape dans votre œuvre. Votre ton a changé. Il se fait moins violent et virulent. Cela est dû bien sûr à la distance romanesque, mais n'est-ce pas aussi parce qu'à la différence de vos précédents ouvrages, aucun regard d'enfant ne traverse ce texte ?
Exactement. Je ne voulais pas qu'il y ait de regard d'enfant en contre-plongée, car dans ce cas-là les adultes paraissent énormes et semblent avoir tous les pouvoirs. Les réactions sont donc très violentes. Les enfants peuvent avoir des haines mortifères. Alors que quand on regarde d'adulte à adulte, on est plus dans l'ordre du questionnement, de la recherche du sens. Et comme dans mon ouvrage, Clara est vue au travers d'autres femmes, ces dernières comprennent presque tout.
Pourquoi justement votre roman fait-il entendre exclusivement des voix féminines ?
Je crois que dans ce genre de situation - tout cela s'est joué à la veille de la guerre civile -les hommes seraient partis dans des discours philosophiques ou politiques. Les hommes ont une peur bleue de la vie que je qualifierais de "simple". Dans ces cas-là, les femmes, elles, sont obligées de penser à la vie quotidienne, comment faire manger les enfants, comment chauffer l'appartement, etc. Et puis pour cerner Clara, ça ne pouvait être que par le filtre des femmes parce que pour cette génération ce qui posait problème c'était le fait que Clara soit une femme. Imaginez un homme dans la même situation qui quitte femme et enfants, on ne lui en voudrait pas. J'ai reçu à ce sujet une très belle lettre d'Elisabeth Badinter qui me disait que non seulement l'instinct maternel n'existait pas, mais que la famille non plus. Pourquoi serait-on obligé d'aimer ses enfants ou ses parents ? C'est complètement culturel.
Sauf que là aussi, cela me paraît un peu philosophique et abstrait parce qu'un enfant n'a pas demandé à naître. S'il n'est pas regardé avec amour, il n'aura pas d'amour pour lui-même, ni pour les autres.
Dans toute votre œuvre, on retrouve l'emprise et la récurrence de l'Espagne dont vous criiez la haine au début du Crime des pères (Seuil, 1993). Dans votre dernier livre, un de vos personnages affirme : "Que nous le voulions ou non, l'Espagne finit toujours par nous rattraper." Comment vous situez-vous aujourd'hui par rapport à l'Espagne ?
Toujours avec cette ambivalence. J'ai toujours beaucoup aimé ce pays mais à cause des conséquences historiques, je n'ai pu l'aimer normalement. J'y retourne régulièrement et suis à chaque fois content de retrouver cette terre. J'adore les paysages. Je n'ai pas eu de chance avec l'Espagne car je l'ai connue au cours de la guerre civile puis à mon retour d'Allemagne. Les circonstances n'étaient donc pas idéales.
Mais je suis moins espagnol que français. Chaque fois que des Espagnols me parlent de mes livres, ce qui les frappe c'est la mesure française, la forme. Le français permet de glisser sur les choses, de rendre supportable ce qui ne l'est pas.
Cette distance du français ne vous a-t-elle pas permis finalement de réintroduire votre passion espagnole ?
Tout à fait. Le français me servait de filtre, de distance pour ne pas me laisser embarquer dans la violence et la passion contenues dans l'espagnol.
Mais quand j'essaie d'expliquer aux étudiants espagnols la magie du français, c'est très difficile parce que le castillan est une langue superbe notamment pour la poésie. Et il y a là un trou, un vide qu'ils ne peuvent saisir. Devant Bérénice par exemple, ils resteraient bouche bée alors que c'est le sommet de ce qu'est le français, c'est un des plus beaux chants.
L'écriture, vous l'avez souvent dit, vous a sauvé, vous a évité de basculer dans la folie. Cependant vous avez écrit "Contrairement à ce que tant de gens imaginent, l'écriture ne console de rien. Plus je fore dans les mots, plus mon malheur se creuse. Chaque livre aggrave mon état. On finit par mourir, non de ce que l'on a vécu, mais de ce qu'on écrit." Encore une ambivalence…
L'écriture ne guérit pas. Elle vous dévoile de plus en plus de choses sur vous-même, sur la condition humaine. Prenez l'exemple d'Œdipe. Depuis des siècles, tous les Grecs connaissent par cœur cette histoire. Les spectateurs ne se rendent donc pas au théâtre pour découvrir une intrigue ni éclaircir une énigme. Mais à partir du moment où la littérature s'en empare, où le texte résonne sur une scène, cela va atteindre si profondément les spectateurs, qu'ils en sortent mutilés, aveuglés. La littérature réveille la douleur mais en même temps la guérit. C'est un paradoxe qui fait partie des grands mystères de l'art.
On peut noter une fois encore l'importance de la lecture dans Les Étoiles froides. La découverte de Lorca est un véritable choc pour la narratrice. L'idée émerge de livre en livre que pour vous la lecture est un basculement…
Oui c'est vrai. D'ailleurs on reconnaît le lecteur rien qu'à la tonalité de sa voix, comme si quelque chose lui était arrivé à un moment donné qui a fait basculer sa vie. Alors cela peut être comme Saint-Augustin sous un arbre une lecture qui le foudroie et le fige dans la foi, dans le cas de Dostoïevski, c'est, enfant, la lecture du Livre de Job . Pour tout lecteur, il n'y a pas de lecture innocente. D'où ce que peut signifier la découverte d'une œuvre, c'est comme une sorte de fidélité qu'on suit toute sa vie. On lit des tas de livres, on aime plein d'auteurs mais pourtant toujours il y a cet auteur qui mystérieusement… Je ne peux pas lire Dostoïevski comme je lis les autres. Je les lis avec passion, mais ce qui s'est produit avec Dostoïevski est d'un autre ordre. C'est un lien très particulier, comme si d'un seul coup quelqu'un vous arrachait et vous mettait en littérature. En plus, il n'y a pas de raisons objectives, ce n'est pas parce que tel auteur est meilleur qu'un autre… C'est comme une rencontre d'amour.

Léonore