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2002

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DECEMBRE N°77
Costes
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  MAI N°71  

Christian Bourigault


Ex-danseur de la compagnie Bagouet, fondateur de sa propre compagnie en 1990, Christian Bourigault vient nous danser F. et Stein, un solo à deux créé en 1983, par Dominique Bagouet et Sven Lava, musicien de punk/rock.
A l'époque, ce spectacle est arrivé sur scène comme un jaillissement électrique, débridé, venu de nulle part. Survolté, désarticulé, Bagouet allait dans tous les sens, laissant apparaître les multiples visages de la folie, de la schizophrénie, avec un corps tendu, distendu, comme ravivé par la souffrance et tous les démons de l'intérieur. Aujourd'hui encore, il hante nos mémoires... Non, Il ne faut pas échapper à ce spectacle !


F. et Stein, c'était il y a 20 ans. Est-ce que l'on peut rappeler son sens et en quoi, cette pièce est fondamentale dans le travail de Dominique Bagouet ?

F. et Stein, c'est le thème de la mutation, de la transformation, il va chercher les monstres qui sont en nous. Dominique a laissé peu de traces de ce spectacle. Il est bien sûr parti de Frankenstein, le savant qui crée sa créature et qui finalement est dépassé par elle. Il l'a créée en 1983, avant sa période riche, Le Crawl de Lucien, Assai, Le Saut de l'ange… C'est comme si c'était une pièce germinatoire, comme s'il était aller chercher au fond de la terre tous les fils qui lui ont permis de créer toutes ses pièces suivantes. On sent dans cette pièce tout le style de Bagouet qui a priori pouvait paraître très distancié. On sent l'origine de son écriture, elle vient de la chair, elle vient de l'homme même. C'est une pièce très intime, avec une forme débridée, grotesque, démesurée, une anti-thèse de l’œuvre de Bagouet. Pour moi, c'était une nécessité de montrer l'autre côté de son œuvre, celui de la faille, de la fracture, qui pose la question de l'être par rapport à la vie, c'est une pièce à l'état brut, radicalement différente de toutes les autres. Elle va dans tous les sens, avec de l'improvisation, une architecture à partir de 5 personnages, ce n'est pas de la construction savante, c'est une pièce à l'arraché. Je voulais absolument montrer cet être livré à lui même, schizophrénique, qui évolue sur la dualité de l'instinct et de la maîtrise des choses.
Comment vous êtes-vous réapproprié la chorégraphie ?
Dans ce spectacle, il y a des parties très écrites et d'autres improvisées. Il y a des choses que je reprends exactement comme il les a faites, d'autres que j'ai plus écrites, et puis il y a les parties improvisées. Je ne les ai pas reproduites telles quelles, j'en ai gardé non pas la forme mais l'esprit. Je n'ai pas le même corps que Dominique, cela change forcément les choses. Lui c'était plutôt un cabri, il faisait par exemple des bonds hallucinants sur scène, mon corps est plus puissant, je ne peux pas bouger tout le temps de la même manière. Travailler ce spectacle, c'était aussi se poser la question de l'identité d'une œuvre. Lorsque nous dansions avec Dominique, nous avions tous l'impression d'être des gens uniques, que personne ne pouvait danser comme chacun d'entre nous. Or depuis sa mort, beaucoup de danseurs de la compagnie ont fait d'autres spectacles, ses pièces ont été dansées par d'autres interprètes. Me réapproprier cette pièce, c'était m'attaquer "au corps du maître", m'attaquer à l'origine des choses, à une pièce portée par lui seul et qu'il n'avait jamais transmise. On est dans l'ordre de l'intouchable, lié à l'intime de Dominique Bagouet.
Et pour vous quel sens a cette ré-interprétation, en quoi a-t-elle modifié votre propre travail de chorégraphe et de danseur ?
Cette ré-interprétation se situe à un moment clé de mon trajet de chorégraphe et d'artiste. Jusqu'alors, j'avais la sensation de m'enfermer dans une écriture trop formelle et j'avais envie de chercher plus de théâtralité, plus d'émotions, d'avoir la sensation de lâcher plus de choses. J'ai traversé physiquement F. et Stein. Cela m'a permis d'aller dans des directions où je ne pensais pas pouvoir aller, de découvrir des sphères plus intimes, plus profondes. Et plus j'avance dans ma réflexion, plus je m'éloigne de l'écriture pure pour mieux comprendre ce qu'est l'humain. Quand je dis que je m'éloigne de l'écriture, je veux dire que le corps n'est plus utilisé comme l'émetteur de signes mais qu'il fait au contraire référence à l'être qui le porte.
On vous retrouve au Toboggan, mais également dans le cadre du festival Chaos Danse, avec une pièce différente.
Oui, c'est également un solo dont le titre est Sur/ sous exposé. Il s'agit d'un travail qui montre comment un corps est sensible dans un espace lumineux. Il n'y a aucun projecteur, seulement un film de lumière provoqué par un vidéo/projecteur qui projette des états lumineux, accompagné d'un matériau sonore qui s'étend de l'infra-basse au sur-aigüe. Tous ces matériaux ont été élaborés en référence aux notions de sur-exposition et de sous-exposition qui renvoient à ce que l'on dévoile et ce que l'on cache de soi. La danse est composée à partir de la composition même de la lumière. C'est ici plus une recherche sur les lignes, l'espace et le temps ou comment les corps accompagnent l'espace défini.

Martine Pullara