Le
Festival du Film Scientifique d'Oullins fête ses 15 ans, et
sa réorientation n'a rien d'une crise d'adolescence, il s'agit
plutôt d'une révolution douce, qui change le statut du
film, et permet au public d'accéder à une programmation
de plus en plus ouverte à l'uvre documentaire. Selon
Pascale Bazin, coordinatrice, il a fallu se battre pour faire accepter
qu'un film qui parle de science n'est pas forcément un film
laborieux et objectif. Il peut aussi être une uvre de
création et exprimer un point de vue, et c'est de ce point
de vue qu'il est intéressant de débattre, des points
de vue opposés et différents, sur la question de fond
que traite le film. A force d'hésiter sur la définition
du film scientifique, car il n'en existe pas d'officielle, les membres
de l'association du festival ont décidé d'instaurer
un véritable espace de réflexion sur la production du
film scientifique et ses enjeux. Il existe trois manifestations assimilées
en France, et celle d'Oullins est la seule à être gérée
en association, ce qui confère aux programmateurs une liberté
qui dérange. Le festival veut libérer le film scientifique
de sa pédagogie bienveillante, permettre au public de trouver
son propre point de vue, par le questionnement et l'abolition de la
croyance aveugle en tout ce qui est estampillé scientifique.
C'est tout naturellement qu'on retrouve Pierre Carles à l'affiche,
avec son film La Sociologie est un sport de combat, portrait de Pierre
Bourdieu.
Souvenez-vous de Pas vu pas pris ! obstiné, Carles poussait
une à une les portes des plus célèbres journalistes
de télévision pour leur demander s'ils étaient
prêts à diffuser une séquence où Mougeotte
(TF1) tutoyait Léotard (celui qui reste). Film d'un cynisme
tordant, Pas vu pas pris ! apporte la désagréable preuve
de ce qu'on soupçonnait, constatant l'ampleur d'un désastre.
C'est encore la télévision qui, bâillonnant Bourdieu,
motive le travail de Pierre Carles, mais après avoir démontré
les mécanismes de censure et de connivence, il veut montrer
ce qu'on nous cache, offrir un film qui soit un espace de parole.
Bourdieu distille sa pensée vivante et mouvante sous l'il
d'un réalisateur manifestement conquis.
Le prochain film de Carles, Enfin pris ! dont des maquettes ont été
vues dans des festivals estivaux, promet le retour d'un tranchant
utile, et sera l'occasion d'entendre à nouveau les fouets claquer
sur la censure.
En attendant, Carles vient présenter, par son portrait de Bourdieu,
des fragments de ce qu'on n'est pas prêt de voir... à
la télé !
Comment est née l'idée du film? Vous étiez
lecteur de Bourdieu ?
Lecteur non, parce qu'il y a très peu de gens qui peuvent se
dire lecteurs de Bourdieu.(...) J'avais abordé l'uvre
de Bourdieu par de vagues études en première année
de sociologie, et par le biais d'un des ses principaux vulgarisateurs,
Alain Accardo. C'est un professeur que j'ai eu l'occasion de croiser
dans une école de journalisme, ce qui est assez étonnant,
il donnait un cours qui était une initiation à l'uvre
de Bourdieu, et ça m'a ouvert les yeux sur cette pensée.
Ensuite, en tant qu'autodidacte, je me suis intéressé
à son travail, mais de manière relativement superficielle,
sans être spécialiste, et je l'ai utilisé, dans
certains de mes travaux audiovisuels. J'ai réalisé pas
mal de sujets pour un magazine de France 3, Strip-Tease, dans lesquels
je me suis intéressé aux relations d'aliénation.
Comment les gens étaient dominés et en dominaient d'autres.
Je me suis servi de manière très sauvage des analyses
de Bourdieu pour comprendre ces situations-là, d'exploitation,
d'auto exploitation, d'aliénation, de domination. C'est tout
naturellement qu'à un moment donné, quand j'ai eu la
possibilité de le rencontrer, à la suite d'une émission
de télévision qui s'était très mal passée,
l'émission Arrêt Sur Images de Daniel Schneiderman. Bourdieu
est sorti très frustré de cette émission parce
qu'il s'est aperçu que la télévision, à
travers cette émission, ne lui donnait pas la possibilité
d'exprimer correctement ses analyses. Donc je lui ai dit, on fait
un film, j'ai envie de faire un film depuis longtemps, et on prendra
le temps qu'il faut, et on le fera sans la télévision
si celle-ci n'en veut pas.
Vous aviez espoir que la télévision allait en vouloir
?
Oui, il a été proposé à toutes les chaînes,
et il a été refusé de partout.(...) Le film s'est
fait sans le financement de la télévision, mais ça
veut dire aussi sans le contrôle de la télévision.
Parce que s'il avait été fait pour la télévision,
il y aurait peut-être eu des contraintes à respecter
qui auraient nui au film. Le film s'est fait finalement en disant
: puisque la télévision ne donne pas la possibilité
aux analyses de Pierre Bourdieu d'être entendues, je vais essayer,
dans la mesure de mes moyens, de rendre audible certaines des ses
analyses.
Quel est l'intérêt des médias de citer tout
le temps Bourdieu et de ne jamais lui donner la parole ?
(...) Il y a cette illusion créée par les grands médias
traditionnels, qui est de laisser entendre que Bourdieu a la possibilité
de s'exprimer puisqu'on entend son nom. Ça rentre dans les
têtes, les gens le pensent vraiment. Il faut distinguer la citation,
d'un nom et la connaissance qu'on peut avoir des analyses de cette
personne. On prend le cas de Bourdieu, mais on pourrait citer d'autres
intellectuels, chercheurs ou penseurs. (...) Il y a un autre procédé
qui permet de censurer les discours comme ceux de Bourdieu aujourd'hui,
ce sont les formats. On peut laisser s'exprimer des gens, mais dans
des formats qui sont ceux de la télévision, c'est-à-dire
13, 26 ou 52 minutes maximum. On a tellement habitué les gens
à voir des discours précis que si quelqu'un s'exprime
avec difficulté, s'il lui faut un peu de temps pour développer
sa pensée, s'il fait des digressions, s'il n'a pas d'expression
linéaire, il part avec un handicap énorme pour être
entendu. Parce qu'on nous a mis dans nos têtes de téléspectateurs
que c'était ennuyeux un discours de ce type. (...) En même
temps, il ne faut pas non plus se leurrer, je ne pense pas que son
travail puisse être adapté en audiovisuel, son uvre
est écrite. Ça serait illusoire que de croire qu'on
pourrait vulgariser son uvre par le biais de l'audiovisuel.
On peut juste donner quelques pistes, mais ça a des limites.
Comment le film a-t-il été accueilli dans le milieu
universitaire, quel retour avez-vous eu de Bourdieu et de son équipe
?
Je l'ai conçu un peu comme une sorte d'introduction et d'initiation
au travail de Pierre Bourdieu à travers son portrait. Ce n'est
pas un film de vulgarisation scientifique, je pense que pour les sociologues,
c'est un film relativement décevant dans la mesure où
il ne vulgarise les principaux concepts développés par
Bourdieu : la notion de champ, d'habitus et compagnie. C'est plutôt
un film qui s'adresse à des gens qui ont vaguement entendu
parler de Pierre Bourdieu mais qui n'ont pas eu l'occasion d'accéder
à ses travaux, à sa pensée. Je crois que ça
donne, enfin, je l'espère, envie d'aller faire un petit bout
de chemin avec lui, en allant lire les livres.
Vous explorez toutes les formes de censure...
Des gens ont été déroutés, parce qu'après
avoir vu Pas vu pas pris ! ils s'attendaient à un deuxième
film sur le fonctionnement des médias. Si je me suis intéressé
au travail de Pierre Bourdieu, c'est effectivement pour des raisons
qui se rapportent à ces problèmes de censure. Il y a
des censures plus ou moins modernes, plus ou moins archaïques.
Dans Pas vu pas pris !, ce que j'ai enregistré, ce sont plutôt
des formes de censure anciennes. Si le film est relativement jubilatoire,
je pense que sur le fond, il est relativement faible. Si on se sert
des outils d'analyse de Pierre Bourdieu, justement, on pourrait dire
que ce sont des choses extra-ordinaires que je rends visibles dans
ce film. Or, ce ne sont pas ces relations de connivence qui expliquent
les raisons pour lesquelles les grands médias relayent les
discours dominants. Il y a d'autres raisons qui ne sont pas dans le
film. J'éprouvais une frustration parce que si le film était
réussi d'un point de vue spectaculaire, à mon sens,
il était faible dans son contenu. Enfin pris ! par exemple,
est une étape suivante : essayer de comprendre des formes de
censure plus modernes où on nocculte pas les choses,
mais où on invite les gens sans leur donner la possibilité
de développer correctement leurs analyses quand celles-ci vont
à l'encontre des idées reçues.
Qu'est-ce que vous avez à dire qu'on vous a jamais laissé
dire ?
Je crois qu'on m'a tout laissé dire, et puis je considère
que le film parle mieux que moi de mon travail. Je préférerais
qu'on me pose moins de questions et qu'on regarde mes films, y compris
pour les critiquer, mais en tous cas qu'on regarde ce travail...
Et vous travaillez sur quoi en ce moment ?
Je suis en train de finir Enfin pris ! qu'on essaie d'avoir dans sa
version définitive en février prochain. Et j'ai attaqué
le tournage d'un documentaire qu'on est trois à co-réaliser,
Volem rien foutre al païs, c'est un film sur la question du refus
du travail. Pourquoi des gens aujourd'hui refusent d'aller occuper
des emplois précaires, notamment, des gens qui n'ont pas envie
d'aller perdre leur vie à la gagner.
Merci
à P.Carles et P.Bazin Gaëlle Assier
|