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Rendez-vous
rapide à la Fnac Bellecour avec le chien démon
du roman noir américain, avant qu'il ne dédicace son
livre (American death trip/Rivages) à la meute de ses poursuivants.
James Ellroy a pris quelques années depuis les dernières
photos de presse, mais l'air de la France lui réussit visiblement
bien. C'est un grand bonhomme qui porte fièrement le couvre-chef
et la moustache et qui peut, contrairement à ce que l'on pourrait
croire, rapidement devenir jovial. Avant de montrer les crocs.
15 jours passés en France à enchaîner les
interviews pour la promo d'American death trip, c'est limite stakhanoviste
?
... mais cela fait partie des risques du métier !
Le "métier" de lecteur de James Ellroy connaît
également sa part de risques : on doit apprendre à se
préserver, à mettre de côté sa sensibilité
pour ne pas trop laisser de plumes au fil des pages. Qu'en est-il
côté écriture, est-ce aussi une véritable
épreuve que l'on s'inflige ?
J'essaye d'aller au bout de moi-même et forcement ça
use. J'écris dans un état proche de l'obsession émotionnelle
et cela vaut autant pour les scènes d'amour que pour les scènes
de crime démentiel. C'est une forme de concentration intense
qui n'évacue certainement pas la tension.
Il vous arrive de respirer au rythme de vos personnages ?
Plus ou moins ; disons que les notions de rythme ou de respiration
se rapportent surtout à la façon d'écrire, comme
moyen de représenter la violence intérieure des personnages.
C'est pourquoi il y a des différences quant au choix du vocabulaire
ou de la structure linguistique, lorsque je change de personnage.
L'objectif est de décrire leur univers mental de la manière
la plus directe possible. Il m'arrive de me mettre à leur place
mais c'est justement pour insuffler du rythme au texte.
Un style toujours très heurté : vous mitraillez un
maximum de phrases en un minimum de temps. Est-ce pour privilégier
l'action et déboussoler le lecteur ?
Plutôt orienter le lecteur. D'une part, le texte et l'action
doivent vraiment faire un, et de l'autre, le texte doit rendre compte
de cette violence mentale dont je vous ai parlée. C'est mon
style d'écriture...
Il semblerait que vous fouillez l'âme de vos personnages simplement
en décrivant leur comportement
Their actions tell us who they are ! A la différence près
que dans ce dernier livre, il y a beaucoup plus de monologues qui
témoignent d'une vie intérieure plus dense chez les
principaux personnages et ce, contrairement à mes précédents
romans.
Il y a 10 ans, quand j'ai commencé à vous lire, je
me réveillais parfois la nuit en nage, hanté par vos
intrigues. C'est délibéré chez vous cette façon
de palper l'inconscient du lecteur ?
...(ndlr : sourire de contentement) Mon but est d'attirer le lecteur
vers son côté sombre pour qu'il puisse lire le livre
d'une façon aussi obsessionnelle que je l'ai écrit !
Il y a chez bon nombre de vos personnages une vraie dualité,
une sorte de combat perpétuel entre le bien et le mal. Par
exemple dans American death trip, Pete Bondurant, tueur implacable
s'il en est, fait preuve d'une grande fébrilité et d'une
certaine éthique, spécialement concernant
la gent féminine. Pourquoi toujours cette dualité ?
Le compromis entre le bien et le mal est pour moi un bon résumé
de la nature humaine. Mes personnages sont à la recherche de
ce compromis ; en l'espèce ils sont immergés dans un
milieu totalement violent et corrompu ; leur fébrilité
est le seul témoignage de leur humanité et finalement
leur seul remède pour rester vivant.
Avec encore l'idée de la Rédemption ?
Peut-être bien.
Do you feel sad when you suicide a main character ?
No (il rit), I know i'm doin' the right thing for the book !
Vous écrivez au début du chapitre 69 : C'était
les hommes qui servaient les grandes causes. Les femmes servaient
le thé. On s'aperçoit plus loin que les
grandes causes ont des limites et que les femmes prennent une
part déterminante dans le dénouement de l'histoire.
Au final, c'est une belle revanche pour elles et la marque de votre
profond respect ?
Oui et je suis content de cette observation parce que c'est vraiment
mon livre pour les femmes ! Avec effectivement le coup de grâce
(en français dans la réponse) de l'une d'elles, à
la fin du roman.
Concernant la trilogie Underworld USA, où s'arrête
la réalité historique et où commence la fiction
romanesque ?
C'est une très bonne question à laquelle je ne réponds
jamais !
... Personnellement, je n'ai pas trouvé le côté
fiction de la chose.
Alors ça veut dire que j'ai bien fait mon boulot...
Vous avez dit : l'Amérique n'a jamais été
innocente et vous vous employez à démythifier
complètement une époque bénie des dieux
(celle des années 50-60 et bientôt 70). James Ellroy
a-t-il encore confiance en la démocratie américaine
quand il lit James Ellroy ?
Je sais que l'Amérique continuera sur sa voie avec sa tendance
à vouloir dominer le monde. Mais je préfère rester
optimiste et garder confiance en la démocratie, qui reste d'ailleurs
la seule solution, comparée aux régimes dictatoriaux.
Quant à l'Amérique que j'ai décrite, c'est bien
celle des années 50-60 et ça s'arrête là.
Les mécanismes souterrains de l'exercice du pouvoir que
vous avez décrits, (qui laissent apparaître une collusion
certaine entre la mafia et les services d'espionnage, voire le gouvernement)
vous semblent-ils transposables à l'heure actuelle ?
Franchement je n'en sais rien.
Vous avez une idée ?
Pas vraiment. J'ai par contre la nette impression qu'en Europe, on
se positionne assez clairement à droite ou à
gauche et que l'on attend de moi une critique de la société
américaine d'aujourd'hui dans un sens ou dans l'autre. Je devrais
par exemple défendre Bush ou le descendre... à chaque
entretien. Je ne ressens pas le besoin de me positionner de la sorte.
Concernant Bush, chapitre clos avant ouverture : his actions will
tell us who he is.
O.K.
Avez-vous jamais eu des ennuis avec la censure d'autant que vous
n'utilisez pas de noms d'emprunts pour les personnages historiques
?
Il n'y a pas de censure aux Etats-Unis et, ces personnages étant
morts, ils appartiennent à l'histoire, donc à tout le
monde.
Ecrirez-vous un jour un livre sur l'époque contemporaine
?
Non franchement, je ne crois pas.
Underworld USA s'arrêtera donc en 73 ?
72 en fait, avant le Watergate.
Et après ?
Je vais m'attaquer à l'Amérique des années 20,
à l'époque de l'administration de Warren G. Harding
(ndlr : président de 1921 à 1923, décédé
en cours de mandat).
Vous avez pris l'habitude de dépeindre des lieux et des
atmosphères correspondant à des périodes historiques
très précises. Dans ce cas particulier, comment travaillez-vous
?
Je fais des recherches, j'engage des enquêteurs, je rencontre
des historiens et/ou spécialistes de la question et je réunis
un maximum de documents (journaux, films...) pour m'immerger totalement
dans l'époque. J'essaye ensuite de me mettre entièrement
à la place de mes personnages en situation ; cad comprendre
ce qu'ils peuvent ressentir lorsqu'ils découvrent un lieu ou
une atmosphère auxquels ils sont étrangers (par ex,
quand ils débarquent à Saigon). Dès lors, l'essentiel
est de se concentrer sur la logique d'une action replacée dans
son contexte historique et géographique.
Vous même n'étiez pas étranger au contexte
de vos précédents romans puisque Los Angeles en était
le cadre, un cadre pour le moins envahissant où vous avez vécu.
A ce propos, Lloyd Hopkins a connu dans Lune sanglante les émeutes
de Watts en '65, des scènes de violence collective reproduites
en '92 à South Central (quartier limitrophe de Watts). "L'atmosphère"
si particulière qui règne à Los Angeles a-t-elle
vraiment changé depuis les années 60 ?
Sans doute que non. Cette ville a toujours connu des problèmes
de surpopulation et de tensions raciales poussées à
l'extrême. Chaque fois que l'économie flanche, la violence
refait surface et l'histoire semble effectivement devoir se répéter.
L'incident Rodney King a seulement joué le rôle
de détonateur en '92 mais la nature des émeutes qui
ont suivies, était surtout révélatrice d'un problème
latent plus ancien, et symptomatique en ce qui concerne L.A.
Aujourd'hui, cette ville est définitivement derrière
vous ?
Oui, j'habite maintenant une bourgade paisible du middle west (Kansas
City) et j'adore ça !
Vous vous êtes prononcé dernièrement contre
la peine de mort. Cet engagement est inhabituel chez vous, est-ce
un changement de cap ?
J'ai simplement changé d'opinion. J'ai été amené
à rédiger un article dans un magazine concernant un
condamné à mort actuellement emprisonné au Texas
comme malheureusement beaucoup d'autres. Je n'étais pas du
tout convaincu de sa culpabilité et je me suis alors vraiment
penché sur son cas et sur la question en général.
Il y a toujours un doute et il doit profiter à l'accusé
; de toute façon je crois que la peine de mort, c'est de la
barbarie pure et simple.
Vous êtes persuadé que vos écrits n'ont jamais
eu un quelconque impact social ou politique, qu'en est-il de vos prises
de position ?
Sur ce cas précis, j'espère que mon article aura eu
un certain impact ; en général, je ne crois toujours
pas que je puisse changer quoi que ce soit à l'ordre des choses.
Vous confirmez ce scoop : l'un des assassins de JFK était
lyonnais ?
... (il rit encore) rappelez-vous que je ne vous dirai jamais ce qui
est vrai de ce qui ne l'est pas !
Quel regard portez-vous sur ces 20 dernières années,
depuis la parution de Brown's requiem ?
Je pense que j'ai été quand même très occupé
à écrire des livres... et que je suis visiblement toujours
obsédé par certaines choses. C'est une vraie plaie mais
la vie continue.
Vous semblez heureux aujourd'hui ?
Complètement.
Vous parlez français James Ellroy ?
Do I speak french ? Non non (feint l'affolement) c'est pas possible
!
Merci & have a good trip through the time.
I will.
Laurent
Zine
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