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2001

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FEVRIER N°57
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Mouche de là
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MARS N°58
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James Ellroy (1ère partie)
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Mouche de là

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Mouche de là
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Gwenaël Morin
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  MAI N°60  



 

James Ellroy
(2ème partie)

Rendez-vous rapide à la Fnac Bellecour avec le “chien démon” du roman noir américain, avant qu'il ne dédicace son livre (American death trip/Rivages) à la meute de ses poursuivants. James Ellroy a pris quelques années depuis les dernières photos de presse, mais l'air de la France lui réussit visiblement bien. C'est un grand bonhomme qui porte fièrement le couvre-chef et la moustache et qui peut, contrairement à ce que l'on pourrait croire, rapidement devenir jovial. Avant de montrer les crocs.

15 jours passés en France à enchaîner les interviews pour la promo d'American death trip, c'est limite stakhanoviste ?
... mais cela fait partie des risques du métier !
Le "métier" de lecteur de James Ellroy connaît également sa part de risques : on doit apprendre à se préserver, à mettre de côté sa sensibilité pour ne pas trop laisser de plumes au fil des pages. Qu'en est-il côté écriture, est-ce aussi une véritable épreuve que l'on s'inflige ?
J'essaye d'aller au bout de moi-même et forcement ça use. J'écris dans un état proche de l'obsession émotionnelle et cela vaut autant pour les scènes d'amour que pour les scènes de crime démentiel. C'est une forme de concentration intense qui n'évacue certainement pas la tension.
Il vous arrive de respirer au rythme de vos personnages ?
Plus ou moins ; disons que les notions de rythme ou de respiration se rapportent surtout à la façon d'écrire, comme moyen de représenter la violence intérieure des personnages. C'est pourquoi il y a des différences quant au choix du vocabulaire ou de la structure linguistique, lorsque je change de personnage. L'objectif est de décrire leur univers mental de la manière la plus directe possible. Il m'arrive de me mettre à leur place mais c'est justement pour insuffler du rythme au texte.
Un style toujours très heurté : vous mitraillez un maximum de phrases en un minimum de temps. Est-ce pour privilégier l'action et déboussoler le lecteur ?
Plutôt orienter le lecteur. D'une part, le texte et l'action doivent vraiment faire un, et de l'autre, le texte doit rendre compte de cette violence mentale dont je vous ai parlée. C'est mon style d'écriture...
Il semblerait que vous fouillez l'âme de vos personnages simplement en décrivant leur comportement
Their actions tell us who they are ! A la différence près que dans ce dernier livre, il y a beaucoup plus de monologues qui témoignent d'une vie intérieure plus dense chez les principaux personnages et ce, contrairement à mes précédents romans.
Il y a 10 ans, quand j'ai commencé à vous lire, je me réveillais parfois la nuit en nage, hanté par vos intrigues. C'est délibéré chez vous cette façon de “palper” l'inconscient du lecteur ?
...(ndlr : sourire de contentement) Mon but est d'attirer le lecteur vers son côté sombre pour qu'il puisse lire le livre d'une façon aussi obsessionnelle que je l'ai écrit !
Il y a chez bon nombre de vos personnages une vraie dualité, une sorte de combat perpétuel entre le bien et le mal. Par exemple dans American death trip, Pete Bondurant, tueur implacable s'il en est, fait preuve d'une grande fébrilité et d'une certaine “éthique”, spécialement concernant la gent féminine. Pourquoi toujours cette dualité ?
Le compromis entre le bien et le mal est pour moi un bon résumé de la nature humaine. Mes personnages sont à la recherche de ce compromis ; en l'espèce ils sont immergés dans un milieu totalement violent et corrompu ; leur fébrilité est le seul témoignage de leur humanité et finalement leur seul remède pour rester “vivant”.
Avec encore l'idée de la Rédemption ?
Peut-être bien.
Do you feel sad when you suicide a main character ?
No (il rit), I know i'm doin' the right thing for the book !
Vous écrivez au début du chapitre 69 : “C'était les hommes qui servaient les grandes causes. Les femmes servaient le thé”. On s'aperçoit plus loin que “les grandes causes” ont des limites et que les femmes prennent une part déterminante dans le dénouement de l'histoire. Au final, c'est une belle revanche pour elles et la marque de votre profond respect ?
Oui et je suis content de cette observation parce que c'est vraiment mon livre pour les femmes ! Avec effectivement le “coup de grâce” (en français dans la réponse) de l'une d'elles, à la fin du roman.
Concernant la trilogie Underworld USA, où s'arrête la réalité historique et où commence la fiction romanesque ?
C'est une très bonne question à laquelle je ne réponds jamais !
... Personnellement, je n'ai pas trouvé le côté fiction de la chose.
Alors ça veut dire que j'ai bien fait mon boulot...
Vous avez dit : “l'Amérique n'a jamais été innocente” et vous vous employez à démythifier complètement une époque “bénie des dieux” (celle des années 50-60 et bientôt 70). James Ellroy a-t-il encore confiance en la démocratie américaine quand il lit James Ellroy ?
Je sais que l'Amérique continuera sur sa voie avec sa tendance à vouloir dominer le monde. Mais je préfère rester optimiste et garder confiance en la démocratie, qui reste d'ailleurs la seule solution, comparée aux régimes dictatoriaux. Quant à l'Amérique que j'ai décrite, c'est bien celle des années 50-60 et ça s'arrête là.
Les mécanismes souterrains de l'exercice du pouvoir que vous avez décrits, (qui laissent apparaître une collusion certaine entre la mafia et les services d'espionnage, voire le gouvernement) vous semblent-ils transposables à l'heure actuelle ?
Franchement je n'en sais rien.
Vous avez une idée ?
Pas vraiment. J'ai par contre la nette impression qu'en Europe, on se positionne assez clairement à “droite” ou à “gauche” et que l'on attend de moi une critique de la société américaine d'aujourd'hui dans un sens ou dans l'autre. Je devrais par exemple défendre Bush ou le descendre... à chaque entretien. Je ne ressens pas le besoin de me positionner de la sorte.
Concernant Bush, chapitre clos avant ouverture : his actions will tell us who he is.
O.K.
Avez-vous jamais eu des ennuis avec la censure d'autant que vous n'utilisez pas de noms d'emprunts pour les personnages historiques ?
Il n'y a pas de censure aux Etats-Unis et, ces personnages étant morts, ils appartiennent à l'histoire, donc à tout le monde.
Ecrirez-vous un jour un livre sur l'époque contemporaine ?
Non franchement, je ne crois pas.
Underworld USA s'arrêtera donc en 73 ?
72 en fait, avant le Watergate.
Et après ?
Je vais m'attaquer à l'Amérique des années 20, à l'époque de l'administration de Warren G. Harding (ndlr : président de 1921 à 1923, décédé en cours de mandat).
Vous avez pris l'habitude de dépeindre des lieux et des atmosphères correspondant à des périodes historiques très précises. Dans ce cas particulier, comment travaillez-vous ?
Je fais des recherches, j'engage des enquêteurs, je rencontre des historiens et/ou spécialistes de la question et je réunis un maximum de documents (journaux, films...) pour m'immerger totalement dans l'époque. J'essaye ensuite de me mettre entièrement à la place de mes personnages en situation ; cad comprendre ce qu'ils peuvent ressentir lorsqu'ils découvrent un lieu ou une atmosphère auxquels ils sont étrangers (par ex, quand ils débarquent à Saigon). Dès lors, l'essentiel est de se concentrer sur la logique d'une action replacée dans son contexte historique et géographique.
Vous même n'étiez pas étranger au contexte de vos précédents romans puisque Los Angeles en était le cadre, un cadre pour le moins envahissant où vous avez vécu. A ce propos, Lloyd Hopkins a connu dans Lune sanglante les émeutes de Watts en '65, des scènes de violence collective reproduites en '92 à South Central (quartier limitrophe de Watts). "L'atmosphère" si particulière qui règne à Los Angeles a-t-elle vraiment changé depuis les années 60 ?
Sans doute que non. Cette ville a toujours connu des problèmes de surpopulation et de tensions raciales poussées à l'extrême. Chaque fois que l'économie flanche, la violence refait surface et l'histoire semble effectivement devoir se répéter. “L'incident” Rodney King a seulement joué le rôle de détonateur en '92 mais la nature des émeutes qui ont suivies, était surtout révélatrice d'un problème latent plus ancien, et symptomatique en ce qui concerne L.A.
Aujourd'hui, cette ville est définitivement derrière vous ?
Oui, j'habite maintenant une bourgade paisible du middle west (Kansas City) et j'adore ça !
Vous vous êtes prononcé dernièrement contre la peine de mort. Cet engagement est inhabituel chez vous, est-ce un changement de cap ?
J'ai simplement changé d'opinion. J'ai été amené à rédiger un article dans un magazine concernant un condamné à mort actuellement emprisonné au Texas comme malheureusement beaucoup d'autres. Je n'étais pas du tout convaincu de sa culpabilité et je me suis alors vraiment penché sur son cas et sur la question en général. Il y a toujours un doute et il doit profiter à l'accusé ; de toute façon je crois que la peine de mort, c'est de la barbarie pure et simple.
Vous êtes persuadé que vos écrits n'ont jamais eu un quelconque impact social ou politique, qu'en est-il de vos prises de position ?
Sur ce cas précis, j'espère que mon article aura eu un certain impact ; en général, je ne crois toujours pas que je puisse changer quoi que ce soit à l'ordre des choses.
Vous confirmez ce scoop : l'un des assassins de JFK était lyonnais ?
... (il rit encore) rappelez-vous que je ne vous dirai jamais ce qui est vrai de ce qui ne l'est pas !
Quel regard portez-vous sur ces 20 dernières années, depuis la parution de Brown's requiem ?
Je pense que j'ai été quand même très occupé à écrire des livres... et que je suis visiblement toujours obsédé par certaines choses. C'est une vraie plaie mais la vie continue.
Vous semblez heureux aujourd'hui ?
Complètement.
Vous parlez français James Ellroy ?
Do I speak french ? Non non (feint l'affolement) c'est pas possible !
Merci & have a good trip through the time.
I will
.

Laurent Zine