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  DECEMBRE N°66  


Aleksandar Hemon
Isabelle Franciosa©


 

Aleksandar Hemon,
Rafael Torres
Madrid 36 Sarajevo 92

Dans le cadre des Rencontres de Littérature Internationale, la Villa Gillet propose le 10 décembre prochain une soirée thématique qui devrait retenir toute notre attention : Littérature, guerre et mémoire en la présence de deux écrivains en devenir, Aleksandar Hemon (ex-Yougoslavie/USA) et Rafael Torres (Espagne).

Novembre 1936, les armées franquistes sont aux portes de Madrid la républicaine du Frente Popular, qu'elles vont pilonner sans relâche jusqu'au mois de mars 1939, bientôt appuyées en cela par les armées d'Hitler et Mussolini (…) De mars 1992 à août 1995, Sarajevo la bigarrée des Balkans (serbo-croato-musulmane…) est assiégée par les armées serbes de Bosnie qui refusent la scission de cette dernière, récemment émancipée du joug de la mère patrie yougoslave (regroupant aujourd'hui Serbie et Monténégro).
Entre les deux époques, difficile d'apprécier le cheminement éthique accompli par l'Europe qui continue d'accepter en son sein le massacre de populations civiles dans des villes emblématiques. Difficile aussi de comprendre pourquoi l'A.O.C. "guerre civile" (chez les autres, s.v.p. chez les autres !) agit toujours comme un frein en ce qui concerne les devoirs de mémoire collective.
On a pourtant quelques idées sur la question; la mémoire est sélective comme le serait la guerre… Il ne reste plus qu'à essayer d'y croire et dormir sur ses deux oreilles. Entre temps, de Madrid'36 à Sarajevo'92, rythment si loin si proche les olympiades de la terreur. Au hasard des obus et des balles perdues, tombent les vies dans la poussière de l'histoire, et, devant cette évidence, seule la mémoire universelle conserve aujourd'hui un soupçon d'humanité.
Face à l'absurde et son compère l'oubli, la mémoire donc, celle de deux écrivains, quand bien même ils auront vécu la guerre à distance; éloignement historique pour l'un (Torres) et géographique pour l'autre.
Aleksandar Hemon est en effet un jeune auteur serbo-croate exilé depuis '91 à Chicago, comme l'un de ses personnages - Pronek - qui assiste impuissant à la lente agonie de sa ville natale, capitale de Bosnie-Herzégovine.
"Quelquefois, le sniper joue avec les corps, lui tire dans les genoux, les pieds ou les coudes. On dirait que la distance qu'il ou elle parviendrait à couvrir avant de se vider de son sang a fait entre eux l'objet d'un pari… j'ai vu des torrents de sang jaillir d'enfants surpris, et ils avaient l'air de croire qu'ils venaient de faire quelque chose de mal …" lui raconte sa correspondante, amie de toujours, restée là-bas au pays. De l'esprit chez les abrutis (Laffont - 2000) est le premier recueil de nouvelles d'Hemon, dans lequel il croque de façon non académique mais surtout brillante, un siècle de tumultes en Yougoslavie; de l'assassinat de l'archiduc Ferdinand (1914) à l'after Dayton (1995) en passant par la mort du maréchal Tito (1980), dernier cimentier de l'unité de la fédération.
"Le camarade Tito est décédé… J'ai regardé dans la rue et tout le monde, toute chose s'en étaient allés, comme si la terre s'était ouverte toute grande et avait tout avalé. J'imagine que c'est le jugement dernier, fit mon père, et il éteignit la télé. J'imagine que c'est la fin de tout."
La fin de tout. Les pans de mémoire s'amoncellent et nous éclairent sur l'avenir proche d'une région aux senteurs de poudre nationaliste.
Des années plus tard, afin de subsister aux Etats-Unis, Pronek l'apprenti écrivain se retrouve homme de ménage condamné à chasser les cafards dans quelques salles de bains obscures; à la manière lui semble-t-il, qu'ont les snipers de traquer les habitants de Sarajevo. Bientôt son rendez-vous avec l'absurdité se confirme devant la bibliothèque de l'un de ses employeurs : "des ouvrages à toute épreuve, droits comme des soldats au garde-à-vous : Independence day; Les Sept lois spirituelles de la croissance avec à l'intérieur Le Guide de l'âme; Le Client; Manger en Toscane; Investir aujourd'hui…"
Le décalage de Pronek se nourrit aux sueurs froides pendant que la plume de l'auteur continue de nous gifler au détour des pages, mais jamais gratuitement.
Quant à Rafael Torres, il est journaliste castillan et L'Arme à gauche (de "passer l'arme à gauche" - Phébus - 1999) est son 1er roman après moult livres consacrés à la poésie. Dix-huit chapitres et autant de cadavres… autant d'hommes et de femmes, anonymes, fauchés indistinctement par les bombes "alors que tombait sur le monde une obscurité qui n'appartenait qu'à Madrid" en ce mois de novembre 1936. A tous ces morts sans gloire et sans lendemain, Torres entreprend alors de restituer une identité ; simplement en les nommant dans un 1er temps, puis en reconstituant le chemin de leur existence avec tout ce que cela comporte de grotesque, drôle et parfois d'anecdotique, mais surtout de terriblement vivant !
C'est bien connu, "les cadavres ne portent pas de costards", ni d'histoire. En cela l'exercice de Torres est lumineux, il permet de s'interroger et de trouver du sens au beau milieu d'un champ d'absurdité et de barbarie sans nom. L'homme réduit en un tas de viande au coin de la rue, semble revivre entre ses lignes. La mort, oui d'accord, forcément, mais c'est bien la vie qui intéresse l'écrivain et qu'il ne veut pas oublier.
"Sa mémoire se fige sur cet instant où il lui a dit son horreur de la peine de mort, car ce souvenir s'enchâsse maintenant dans tout ce qu'il voit autour de lui, une colossale, une massive peine de mort prononcée contre une ville, contre un peuple ."
Madrid 36. Sa mémoire se fige. L'histoire ne retient jamais la leçon. Contre une ville, contre un peuple. Sarajevo 92.
Là encore les cadavres sont anonymes, sauf pour Pronek et Hemon, quand il s'agit de leurs ex-voisins de palier…
Raconter l'innommable, sans forcément céder à la tragédie, l'exorciser un tant soit peu par l'écrit, juste une tentative pour enrayer l'amnésie.
Deux écrivains à la démarche quelque part analogue, bientôt amenés à se rencontrer à la Villa Gillet.
Sachez en outre qu'Aleksandar Hemon sera présent aux côtés d'Eva Almassy (écrivain franco-hongroise) le 12 décembre au Musée d'art moderne de St-Etienne pour une soirée consacrée à la langue et à l'exil. Gwénael Morin assurera la partie lecture. Une de ses œuvres figura en couverture du 1er numéro de …491 de janvier 1996. Mais ça, c'était surtout pour la petite histoire. Quant à la grande, elle est toujours en marche. Aveuglément.

Laurent Zine