Novembre 1936, les armées franquistes sont aux portes de Madrid
la républicaine du Frente Popular, qu'elles vont pilonner sans
relâche jusqu'au mois de mars 1939, bientôt appuyées
en cela par les armées d'Hitler et Mussolini (
) De mars
1992 à août 1995, Sarajevo la bigarrée des Balkans
(serbo-croato-musulmane
) est assiégée par les
armées serbes de Bosnie qui refusent la scission de cette dernière,
récemment émancipée du joug de la mère
patrie yougoslave (regroupant aujourd'hui Serbie et Monténégro).
Entre les deux époques, difficile d'apprécier le cheminement
éthique accompli par l'Europe qui continue d'accepter en son
sein le massacre de populations civiles dans des villes emblématiques.
Difficile aussi de comprendre pourquoi l'A.O.C. "guerre civile"
(chez les autres, s.v.p. chez les autres !) agit toujours comme un
frein en ce qui concerne les devoirs de mémoire collective.
On a pourtant quelques idées sur la question; la mémoire
est sélective comme le serait la guerre
Il ne reste plus
qu'à essayer d'y croire et dormir sur ses deux oreilles. Entre
temps, de Madrid'36 à Sarajevo'92, rythment si loin si proche
les olympiades de la terreur. Au hasard des obus et des balles perdues,
tombent les vies dans la poussière de l'histoire, et, devant
cette évidence, seule la mémoire universelle conserve
aujourd'hui un soupçon d'humanité.
Face à l'absurde et son compère l'oubli, la mémoire
donc, celle de deux écrivains, quand bien même ils auront
vécu la guerre à distance; éloignement historique
pour l'un (Torres) et géographique pour l'autre.
Aleksandar Hemon est en effet un jeune auteur serbo-croate exilé
depuis '91 à Chicago, comme l'un de ses personnages - Pronek
- qui assiste impuissant à la lente agonie de sa ville natale,
capitale de Bosnie-Herzégovine.
"Quelquefois, le sniper joue avec les corps, lui tire dans les
genoux, les pieds ou les coudes. On dirait que la distance qu'il ou
elle parviendrait à couvrir avant de se vider de son sang a
fait entre eux l'objet d'un pari
j'ai vu des torrents de sang
jaillir d'enfants surpris, et ils avaient l'air de croire qu'ils venaient
de faire quelque chose de mal
" lui raconte sa correspondante,
amie de toujours, restée là-bas au pays. De l'esprit
chez les abrutis (Laffont - 2000) est le premier recueil de nouvelles
d'Hemon, dans lequel il croque de façon non académique
mais surtout brillante, un siècle de tumultes en Yougoslavie;
de l'assassinat de l'archiduc Ferdinand (1914) à l'after Dayton
(1995) en passant par la mort du maréchal Tito (1980), dernier
cimentier de l'unité de la fédération.
"Le camarade Tito est décédé
J'ai
regardé dans la rue et tout le monde, toute chose s'en étaient
allés, comme si la terre s'était ouverte toute grande
et avait tout avalé. J'imagine que c'est le jugement dernier,
fit mon père, et il éteignit la télé.
J'imagine que c'est la fin de tout."
La fin de tout. Les pans de mémoire s'amoncellent et nous éclairent
sur l'avenir proche d'une région aux senteurs de poudre nationaliste.
Des années plus tard, afin de subsister aux Etats-Unis, Pronek
l'apprenti écrivain se retrouve homme de ménage condamné
à chasser les cafards dans quelques salles de bains obscures;
à la manière lui semble-t-il, qu'ont les snipers de
traquer les habitants de Sarajevo. Bientôt son rendez-vous avec
l'absurdité se confirme devant la bibliothèque de l'un
de ses employeurs : "des ouvrages à toute épreuve,
droits comme des soldats au garde-à-vous : Independence day;
Les Sept lois spirituelles de la croissance avec à l'intérieur
Le Guide de l'âme; Le Client; Manger en Toscane; Investir aujourd'hui
"
Le décalage de Pronek se nourrit aux sueurs froides pendant
que la plume de l'auteur continue de nous gifler au détour
des pages, mais jamais gratuitement.
Quant à Rafael Torres, il est journaliste castillan et L'Arme
à gauche (de "passer l'arme à gauche" - Phébus
- 1999) est son 1er roman après moult livres consacrés
à la poésie. Dix-huit chapitres et autant de cadavres
autant d'hommes et de femmes, anonymes, fauchés indistinctement
par les bombes "alors que tombait sur le monde une obscurité
qui n'appartenait qu'à Madrid" en ce mois de novembre
1936. A tous ces morts sans gloire et sans lendemain, Torres entreprend
alors de restituer une identité ; simplement en les nommant
dans un 1er temps, puis en reconstituant le chemin de leur existence
avec tout ce que cela comporte de grotesque, drôle et parfois
d'anecdotique, mais surtout de terriblement vivant !
C'est bien connu, "les cadavres ne portent pas de costards",
ni d'histoire. En cela l'exercice de Torres est lumineux, il permet
de s'interroger et de trouver du sens au beau milieu d'un champ d'absurdité
et de barbarie sans nom. L'homme réduit en un tas de viande
au coin de la rue, semble revivre entre ses lignes. La mort, oui d'accord,
forcément, mais c'est bien la vie qui intéresse l'écrivain
et qu'il ne veut pas oublier.
"Sa mémoire se fige sur cet instant où il lui a
dit son horreur de la peine de mort, car ce souvenir s'enchâsse
maintenant dans tout ce qu'il voit autour de lui, une colossale, une
massive peine de mort prononcée contre une ville, contre un
peuple ."
Madrid 36. Sa mémoire se fige. L'histoire ne retient jamais
la leçon. Contre une ville, contre un peuple. Sarajevo 92.
Là encore les cadavres sont anonymes, sauf pour Pronek et Hemon,
quand il s'agit de leurs ex-voisins de palier
Raconter l'innommable, sans forcément céder à
la tragédie, l'exorciser un tant soit peu par l'écrit,
juste une tentative pour enrayer l'amnésie.
Deux écrivains à la démarche quelque part analogue,
bientôt amenés à se rencontrer à la Villa
Gillet.
Sachez en outre qu'Aleksandar Hemon sera présent aux côtés
d'Eva Almassy (écrivain franco-hongroise) le 12 décembre
au Musée d'art moderne de St-Etienne pour une soirée
consacrée à la langue et à l'exil. Gwénael
Morin assurera la partie lecture. Une de ses uvres figura en
couverture du 1er numéro de
491 de janvier 1996. Mais
ça, c'était surtout pour la petite histoire. Quant à
la grande, elle est toujours en marche. Aveuglément.
Laurent
Zine
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