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On
a oublié pourquoi Joan Fontaine se penche au bord de la falaise
et qu'est-ce que Joel Mc Crea s'en allait faire en Hollande. On a oublié
à propos de quoi Montgomery Clift garde un silence éternel
et pourquoi Janet Leigh s'arrête au Bates motel, et pourquoi Teresa
Wright est encore amoureuse d'oncle Charlie. On a oublié de quoi
Henry Fonda n'est pas entièrement coupable et pourquoi exactement
le gouvernement américain engage Ingrid Bergman.
Les Histoire(s) du Cinéma à l'Institut Lumière
c'est d'abord une surprise : ces Histoire(s) existent avant tout en
vidéos, mais aussi en disques et livres (complément indispensable
au film) et se destinaient d'abord à la télévision.
Leur projection non prévue à l'origine sera donc l'occasion
inespérée pour ceux qui les ont ratées sur Arte
de découvrir cette uvre singulière. Somme de travail
prodigieuse, que Godard a assemblée pendant près de vingt
ans, à tâtons comme un peintre, on repense au Mystère
Picasso (Clouzot) et l'on imagine toutes les Histoire(s) que Godard
à laissées sur la route, toutes les couches que l'on ne
verra jamais. Reste aujourd'hui quatre chapitres, chacun divisé
en deux parties d'une demi-heure environ : un montage sans équivalent
de photos, textes, extraits de films, sons, musiques, voix...
Mais on se souvient d'un sac à main, mais on se souvient
d'un autocar dans le désert, mais on se souvient d'un verre de
lait, des ailes d'un moulin, d'une brosse à cheveux, mais on
se souvient d'une rangée de bouteilles, d'une paire de lunettes,
d'une partition de musique, d'un trousseau de clés. Parce qu'avec
eux et à travers eux Alfred Hitchcock réussit là
où échouèrent Alexandre, Jules César, Napoléon
: prendre le contrôle de l'univers.
Bien sûr Godard fait peur : ce Godard qui ne saurait justement
pas raconter d'histoires... Mais avant d'en chercher le sens il faut
se laisser submerger par le flot émotionnel contenu dans ces
Histoire(s). Si la force du montage devait être démontrée,
on en a ici la quintessence. Cette lumière qui naît du
rapprochement de deux plans, de la superposition d'un son, une voix,
un bout de film, JLG se préoccupe moins d'un discours narratif
que de ce que va provoquer tel plan après tel autre, cet autre
dont on garde justement le souvenir. Cela tient de la persistance rétinienne
et auditive... comme une pensée qui jaillit sur l'écran,
avec ses fulgurances, ses errances, ses raccourcies et ses pièges.
Comment expliquer l'émotion que provoque cette chanson de Richard
Cocciante lors du passage sur le cinéma italien, ou le rythme
enlevé et radicalement différent quand il est question
d'Hitchcock. Démonstration une fois de plus que si les images
ici sont parfois merveilleuses, parfois terrifiantes, parfois les deux,
le cinéma est d'abord un art du temps.
Peut-être que dix mille personnes n'ont pas oublié
la pomme de Cézanne mais c'est un milliard de spectateurs qui
se souviendront du briquet de l'inconnu du Nord Express. Et si Alfred
Hitchcock a été le seul poète maudit à rencontrer
le succès c'est parce qu'il a été le plus grand
créateur de formes du vingtième siècle et que ce
sont les formes qui nous disent finalement ce qu'il y a au fond des
choses. Or, qu'est-ce que l'art sinon ce par quoi les formes deviennent
style et qu'est-ce que le style sinon l'homme.
Ce que nous racontent les voix de Godard, Daney, Miéville, Malraux,
Cuny et d'autres, plus que l'histoire du cinéma (surtout ne pas
tomber dans le piège cinéphile, dans la recherche absolue
des références : aveuglante et vouée à l'échec)
c'est l'histoire d'un siècle déchiré en deux par
la tragédie des camps. Ces camps que le cinéma aurait
pu filmer, montrer... il en a montré mille autres tragiques,
drôles, dérisoires, mais ces images des camps reviennent
comme un rappel, en miroir avec d'autres, obscènes, visions éprouvantes.
Aller-retour permanent entre ces deux Histoires qui nous accompagnent,
l'une à pas précipités, et l'autre qui avance avec
nous à pas lents. Cette dernière obsède Godard
depuis longtemps, il nous en livre le témoignage. Deleuze dirait
: pour ne plus avoir honte d'être un homme, parler pour les morts.
Sans être dépourvu d'espoir, ces Histoire(s) sont comme
un chant funèbre poignant : un tableau, une symphonie, une uvre
d'art dont la beauté unique éclaire notre mémoire.
Alors c'est une blonde sans soutien-gorge filée par
un détective qui a peur du vide qui nous apporteront la preuve
que tout cela n'est que du cinéma. Autrement dit l'enfance de
l'art. (JLG)
Histoire(s) du cinéma : vidéos (Gaumont) - livres (Gallimard)
- disques (ECM)
Vincent
Domeyne
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