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Rencontre
avec Alain Couderc, avocat au barreau de Lyon et président
de la commission du droit des étrangers. La législation
en la matière s'avère très vaste et compliquée
: il ne s'agit donc pas pour nous d'en faire le tour de façon
exhaustive mais plutôt d'en aborder certaines facettes, notamment
la question des réfugiés qui sera le centre d'intérêt
d'une grande soirée le 15 juillet prochain au théâtre
de Vienne. Pour plus d'informations, reportez-vous aux lois, conventions,
accords bilatéraux et circulaires (
) qui régissent
ce droit. Ou débrouillez-vous pour rencontrer Alain Couderc,
c'est nettement plus enrichissant.
Sur la notion de réfugié.
les réfugiés sont avant tout des étrangers qui
fuient leur pays en raison de persécutions, à la différence
de ceux qui viennent ici pour travailler, visiter, étudier...
Pour obtenir le statut de réfugié politique, il faut
pouvoir justifier à son encontre de menaces personnelles en
raison de sa race, sa religion, son engagement politique, sa nationalité
ou son appartenance à un certain groupe social. Beaucoup de
gens issus de pays en guerre civile se voient refuser le statut (et
donc l'asile politique) au motif qu'ils ne seraient pas recherchés
ou menacés personnellement, mais exposés comme toute
la population de leur pays d'origine à une situation générale
de guerre civile. C'est le cas pour de nombreux ressortissants algériens
depuis les "événements".
La persécution en question doit de plus être étatique
?
En ce qui concerne la demande d'asile politique, il faut prouver que
la persécution dont on est la victime, est soit étatique,
soit volontairement tolérée par les autorités
de l'état. Cette interprétation restrictive du droit
d'asile est celle de la France et d'une minorité de pays dans
le monde (4 pays sur plus de 140 signataires de la convention de Genève
).
Mais la jurisprudence a légèrement évolué.
Il existe depuis 1998 une nouvelle procédure, celle de l'asile
territorial, créée justement pour pallier à cette
interprétation et "présentée" à
l'époque comme procédure d'asile, notamment pour les
Algériens.
Cette disposition a-t-elle permis de faire évoluer la situation
?
Pas vraiment. Environ 4% des demandeurs se voient accorder l'asile
territorial.
4%, c'est en fonction des directives de l'état ?
Les demandes sont traitées par le ministère de l'intérieur
après avis de celui des affaires étrangères.
Les décisions rendues sont non motivées comme le prévoit
la loi... L'asile territorial doit logiquement être accordé
lorsque l'on arrive à prouver que la personne subit (ou risque
de subir) des traitements inhumains ou dégradants comme le
prévoit l'art 3 de la convention européenne des droits
de l'homme, ou que sa vie et/ou sa liberté sont menacées
dans son pays. En l'espèce, la protection de la personne devrait
être absolue. Sauf qu'il y a un bémol : la France se
réserve la possibilité de refuser l'octroi d'asile territorial
si elle juge que ce dernier est incompatible avec l'intérêt
(supérieur) du pays. Nous sommes quelques juristes à
penser que cette disposition de la loi est irrégulière...
Quoi qu'il en soit, il est clair que la France n'est pas le pays d'asile
qu'elle prétend être.
Il n'y a pas d'uniformisation du droit d'asile au niveau européen
?
Il y a effectivement des tentatives mais elles sont souvent vécues
par les états comme une atteinte à leur souveraineté
nationale. Nombreux sont les pays européens qui ont gardé
des rapports "spéciaux" avec leurs ex-colonies. Diplomatiquement,
il n'est pas question d'accorder l'asile politique aux ressortissants
d'un pays "ami" ; c'est la règle, elle n'a rien de
juridique mais il s'agit avant tout de préserver les relations
internationales. Exemple : au début des années '90,
beaucoup de Tunisiens adhérents d'un parti d'opposition islamiste
modéré ont demandé l'asile politique à
la France et ne l'ont pas obtenu. Pour les autorités françaises,
leur octroyer l'asile, cela revenait à désavouer publiquement
le président Ben Ali en disant implicitement qu'il persécutait
ses opposants politiques. Hypocritement, ces derniers ont eu la possibilité
de rester sur le territoire français grâce à des
récépissés provisoires de titres de séjour
mais aucune décision n'a été prise quant à
leur demande d'asile.
En dehors de ces problèmes d'asile très spécifiques
en matière de droit des étrangers, "intéressons"-nous
à la question plus générale des étrangers
déjà en France, mais en situation irrégulière
(cad sans titres de séjour...) ; une question qui semble recouper
moult catégories de personnes et des réalités
très différentes. De ce point de vue, réclamer
la régularisation de tous les "sans-papiers", n'est-ce
pas complètement utopique ?
Ça veut effectivement tout et rien dire puisqu'il y aura toujours
des conditions à la régularisation : le minimum requis
d'attaches familiales et de durée de résidence en France.
La médiatisation a ses avantages mais il ne faut surtout pas
faire l'amalgame de toutes les situations, l'idée est d'informer
les gens sur des problèmes précis sinon il n'y aura
aucun impact. Donner tout de suite des papiers à une personne
en France depuis deux jours (en dehors de la demande d'asile), est-ce
réaliste ? Est-ce vraiment souhaitable ? Surtout au regard
des dossiers de personnes présentes sur le territoire depuis
nettement plus longtemps. L'une des règles générales
est de prouver 10 ans de présence en France (15 ans lorsque
l'on a été étudiant). Le problème est
qu'a priori, lorsque tu es clandestin, tu travailles le plus souvent
au noir et il te sera difficile de produire les documents officiels
(baux, contrats de travail) qui font généralement office
de preuves...
Depuis la médiatisation de l'occupation de l'église
St Bernard, la législation a-t-elle évolué ?
Il y a eu une évolution importante avec la loi Chevènement
de 1998 ; le fait d'intégrer en droit interne le droit de mener
une vie privée et familiale garanti par la Convention Européenne
des Droits de l'Homme. Cela veut dire concrètement que sous
réserve d'atteinte à l'ordre public, lorsque l'on estime
qu'une personne a plus d'attaches familiales en France que dans son
pays d'origine, on peut lui accorder un titre de séjour. C'est
un contrôle de proportionnalité.
En ce qui concerne plus précisément l'atteinte à
l'ordre public, il y a toujours selon le type de délit, ce
système de la double peine... (ce sera par exemple la prison
assortie ensuite d'une interdiction du territoire).
Un étranger (même en situation régulière)
peut effectivement encourir ce type de sanction. Normalement, pour
certaines catégories de personnes, la décision de justice
doit être spécialement motivée pour prononcer
une double peine ; en pratique cette "garantie", ce sont
trois lignes types ajoutées à la décision.
Ce système est-il conforme aux droits de l'homme ?
Personnellement, je ne le pense pas mais il se trouve que lorsque
tu as épuisé tout ce que tu pouvais faire en droit interne
sur tel ou tel dossier, et que tu te retrouves à plaider devant
la cour européenne des droits de l'homme, force est de constater
que cette dernière admet le principe de la double peine et
vérifie "normalement" si l'atteinte à la vie
privée et familiale ( : l'interdiction du territoire) est justifiée
par la protection de l'ordre public de la société française.
Un exemple de ce qu'il peut arriver par la suite ?
Concrètement, pour certaines affaires de trafic de stupéfiants,
la double peine est appliquée aux étrangers. Après
l'emprisonnement, la personne est renvoyée dans son pays d'origine
avec parfois une interdiction définitive du territoire français
! alors que souvent elle n'y a jamais mis les pieds, ne connaît
personne sur place et ne parle même pas la langue... Nous sommes
nombreux à penser qu'il s'agit là ni plus ni moins qu'un
bannissement à la mode d'aujourd'hui. La logique poussée
à l'extrême serait d'envoyer cette personne sur une île
déserte bien gardée pour éviter qu'elle revienne
; parce que bien sûr, si elle a passé toute sa vie en
France, elle reviendra. Une nouvelle conception en matière
de droits de l'homme émerge actuellement pour s'opposer à
ces méthodes : dire que la nationalité peut ne constituer
qu'une qualification juridique sans rapport avec la nationalité
historique et sociale de l'individu. Sur le principe, les personnes
qui ont des attaches familiales et autres en France ne devraient pas
encourir l'expulsion (au même titre que les ressortissants nationaux).
Quelles ont été les conséquences des accords
de Schengen, si ce n'est faire une sorte de blocus européen
aux frontières ?
L'objectif était clairement de créer une zone plus large
de contrôle uniforme aux frontières. Ce qui permet de
"faire front" avec des critères plus ou moins communs
face aux demandes d'asile et à l'immigration clandestine.
Un front commun des lois et des polices ?
Il y a effectivement des fichiers informatiques Schengen où
sont répertoriés tous les refus de visa ou d'asile...
ainsi que les motifs. D'autre part, certains pays plus "perméables"
comme l'Espagne sont en train de durcir leur législation dans
l'optique de l'uniformisation en Europe
Le type d'immigration a-t-il changé ?
Ce qui change, c'est la provenance des vagues d'immigration selon
l'existence de conflits locaux. Bosnie, Algérie, Kosovo...
beaucoup de gens ont voulu en partir.
On a l'impression que la législation concernant les étrangers
qui frappent aux portes de l'Europe est très "mouvante"
parce que perméable à l'opinion publique, la conjoncture
économique, les éventuels sursauts nationalistes...
En la matière, l'adage "le droit n'est que l'habit du
politique" semble révéler tout son sens ?
C'est un droit éminemment politique qui peut varier en fonction
de la pression sociale, l'environnement économique ou géopolitique...
De plus, les décisions prises pour faire face à des
situations de crise en terme d'immigration ne sont que ponctuelles
; ce fut le cas des décisions d'admission au séjour
pour les kosovars. Ponctuel, cela revient à dire exceptionnel
: soit on veut (régulariser) soit on ne veut pas, selon la
conjoncture, selon si la peur du risque migratoire est grande ou non.
Il n'y a donc pas de volonté politique de clarifier une
législation déjà compliquée autrement
que "ponctuellement" ?
Oui, et justement, au moment des négociations concernant les
circulaires de régularisation Chevènement ; tous ceux
qui s'occupent de droit des étrangers demandaient des critères
précis : à qui donne-t-on un titre ? A qui le refuse-t-on
? La loi a fixé certains critères mais a volontairement
laissé dans le flou (juridique) nombre de catégories
de personnes. Ce qui permet aux autorités de l'état
de se garder tous types de solutions discrétionnaires en conservant
à la régularisation son caractère exceptionnel.
Quels rapports entretiennent votre commission avec la préfecture
?
Il y a un dialogue. La préfecture du Rhône nous présente
en réunion sa politique, nous ne sommes pas forcement d'accord
mais le fait est que l'on peut en discuter, ce qui n'est absolument
pas le cas partout en France.
En pratique dans le Rhône, la tendance est-elle à
la "sévérité" ?
La pratique des autorités n'est jamais uniforme. Honnêtement,
il y a parfois même des régularisations qui nous étonnent
en tant que juristes alors que d'autres cas nous paraissent prioritaires.
Il est donc difficile de dire s'il y a une option politique générale
dans un sens ou dans l'autre. Cela permet aussi au politique de se
garder une marge de manuvre nécessaire à la préservation
de son pouvoir discrétionnaire (un cas de figure qui évacue
tout contrôle).
Dans ce cadre, quel peut être le poids "politique"
de votre commission ?
L'enjeu est justement de faire sortir ce droit du politique pour atteindre
un tant soit peu une certaine impartialité juridique. Il s'agirait
surtout de poser des principes juridiques Applicables, dans les faits
et dans la durée !
Il semblerait qu'il n'y ait pas beaucoup d'avocats " intéressés
" par le contentieux du droit des étrangers...
C'est un droit très technique qui nécessite une grosse
pratique, une formation quasi permanente et une grande disponibilité
en terme de temps. Et puis ce n'est pas très rémunérateur...
c'est un peu un engagement.
Sûrement même.
Le 15 juillet au Théâtre Antique de Vienne. Tombés
du Ciel, une nuit de musiques et d'alertes en faveur des réfugiés
du monde avec Noir Désir, Jacques Higelin, Louis Sclavis, Bratsch,
Michèle Bernard, Idir, Miguel Angel Estrella, La Fanfare à
Mains Nues, Goeffray Oryema
04 78 03 74 45
Laurent Zine
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