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2001

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Gwenaël Morin
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  NOVEMBRE N°65  



 

Amin Zaoui
un écrivain, des femmes et le désert

Amin Zaoui vient de publier aux éditions du Serpent à Plumes, Haras de femmes, un nouveau roman hallucinant où les femmes justement, reprennent symboliquement la parole dans le désert pour donner leur version de l'histoire face aux croyances
du monde arabo-musulman... Surprenant
et forcément d'actualité. Rencontre avec l'écrivain algérien avant
son forum FNAC et l'automne qui rapplique.


Une phrase revient de façon récurrente dans votre livre : "Ainsi donc c'était cela et ce qui devait arriver, arriva ! (...)"
Oui, c'est une sorte d'enchaînement musical entre les paragraphes. Mon texte puise dans la tradition orale de mon pays ; je suis moi-même fils d'une conteuse qui était à la fois chanteuse, et les oreilles de mon enfance ont été bercées par sa voix, en berbère comme en arabe. Je n'ai pas connu le texte nu, c'est-à-dire sans une voix, et j'ai toujours été envoûté par la musique de la parole. Ainsi Haras de femmes a été écrit à haute voix et cette phrase qui revient est un refrain issu de cette culture de "l'oralité".
A l'instar de certains de vos personnages, vous êtes-vous attelé à une traversée du désert ?
J'ai travaillé pour une télévision à la réalisation d'une série documentaire sur le désert algérien entre 1985 et 87. A l'époque, j'ai vécu 7 mois dans le désert à prendre des notes sur les gens qui y vivent et sur le silence qui l'habite ; ce silence qui n'en est pas un. Je pensais déjà écrire un texte plus tard en hommage à cet espace, à ce "néant criant".
Quant à la traversée du désert au sens figuré, vous écrivez " la solitude est une guerre " ; une guerre que l'on sent nécessaire, ne serait-ce pour essayer de comprendre l'indicible qui est en nous ?
Absolument. On peut ressentir dans le silence du désert une guerre à la fois contre soi et contre l'autre. Il faut essayer d'incarner ce silence pour en comprendre l'amertume mais aussi la beauté. Ce silence est plein, c'est la clef.
Ce silence qui agit comme un miroir...
Un miroir de choses qui ne disent pas leur nom.
Vous racontez l'histoire de Caïn et Abel... pourquoi cette référence ?
J'ai un jour travaillé sur les textes sacrés et j'ai apprécié leur richesse, ne serait-ce parce que l'on peut en faire plusieurs lectures. J'ai été frappé par le contraste entre les deux frères (dans la Genèse) et par le fait que leur conflit conduise de façon mythique au premier homicide sur la terre. Il y a quelques similitudes avec l'histoire de mes personnages mais c'est surtout un clin d'œil, plutôt qu'un véritable parallèle. Et puis ce n'est qu'un roman, certainement pas un texte sacré.
Des textes sacrés extraits du Coran que vous citez souvent, et qui semblent vouloir justifier la soumission de la femme (du fait de son pouvoir de procréation ?) ; un thème qui vous tient particulièrement à cœur.
Tout à fait. Dès le "commencement", la force de la femme est en elle même en tant que femme, parce qu'elle assure la reproduction du genre humain. A partir de ce constat s'est développée "l'idéologie" masculine à travers l'histoire et dans les textes destinés à édicter les règles de la soumission féminine. L'homme est le chef quand bien même il n'est pas créateur. Il reste barricadé derrière son pouvoir ancestral ; pendant ce temps, la femme brise les tabous...Ce livre est dédiée à la femme arabo-musulmane. Elle prend la parole à travers la voix d'une jeune fille pourtant marginalisée et soumise. Cette voix est témoignage, cette voix est liberté ; elle est aussi le tatouage du désert, de l'histoire en marche et d'une profonde amertume.
Et dans le désert, Caïn invente une nouvelle religion : "la religion vaginale" parce que "le vagin est le centre de la vie, de l'errance et de l'amour...”
Honnêtement, je préfère la littérature du plaisir à la littérature cadenassée qui se veut d'urgence ; cette nouvelle religion c'est un peu un pied de nez... Quand la religion sert des fanatiques, la femme est "diabolisée" : on ne doit surtout pas la voir. Je crois finalement que ces gens ne sont pas les amis de la beauté, tout simplement.
Au sein de l'Islam interprété de façon extrémiste (et cela est tout aussi symptomatique dans les autres religions), il semble que la femme soit au centre du combat que se livrent tradition et modernité...
Elle en est le plus souvent la victime. Dans ce livre, la femme raconte de façon métaphorique le monde religieux intégriste où l'homme écrase et assassine. Elle prend la parole et c'est cette parole qui m'apparaît précieuse, voire sacrée...
Aujourd'hui je peux dire que c'est grâce à la femme que l'Algérie tient encore debout, et sans doute aussi grâce à la presse. Deux "éléments" qui font que l'Algérie n'est pas à l'heure iranienne ou afghane.
Après l'exil, vous êtes finalement retourné vivre en Algérie. Comment l'avez-vous retrouvée ?
Je l'avais quittée en '95 alors que je menais une vie semi-clandestine et j'ai été chaudement accueilli ici en Europe par le Parlement International des Ecrivains. J'y suis revenu l'an passé parce que je ne crois pas simplement qu'un écrivain puisse s'accomplir loin de ses racines. J'ai retrouvé Oran sinistrée et extrêmement fatiguée. J'ai lu dans le regard des gens une profonde tristesse et bien sûr la peur parce que le "quotidien de la mort" est encore présent actuellement en Algérie. Malgré cela, l'espoir est toujours présent et la vie continue ! Par exemple, lorsque sont organisés des spectacles ou des expositions, les salles sont pleines. C'est quelque part une forme de résistance.
En parlant de résistance, avez-vous l'impression que les gens du désert se sont fait voler leur monde par la modernité occidentale, comme semble le suggérer votre livre ?
On peut constater une déchirure dans la nature même du désert, surtout au Maroc et en Tunisie, beaucoup moins en Algérie et pour cause... Elle résulte de la culture d'un tourisme aveugle et de la consommation égoïste, entretenue par une certaine mafia de l'argent. Le désert est aujourd'hui menacé, pourtant ses habitants sont toujours prêts à partager sa beauté à partir du moment où elle est respectée. Va pour la modernité mais sans défigurer les dunes ni les coutumes locales. Le respect, ce devrait être le maître mot...
Pensez vous que ce genre de phénomène puisse en réaction conduire certains à trouver refuge dans la religion, en version plutôt fanatique ?
Sans doute mais à ce niveau là, je ne pense pas que la religion soit un refuge, c'est surtout une forme de suicide. Militer pour un parti intégriste, cela revient à se droguer jusqu'à l'oubli de soi. Et j'emploie volontairement le mot " parti " parce qu'en la matière, l'enjeu est beaucoup plus politique que religieux.
Vous avez été le parrain l'an passé de la 4ème édition du festival Cultures du Maghreb ; vous constatiez à ce moment là : "partout dans le monde, une montée aveugle de l'intégrisme religieux de tout bord, du terrorisme économique et du capitalisme sauvage, où les valeurs humaines sont bannies..." Est-ce que finalement, la montée de l'intégrisme religieux n'est pas le pendant du "terrorisme économique" à l'échelle de la planète ?
Il existe effectivement une grande injustice quant à la répartition des richesses au niveau mondial, doublée d'une hégémonie certaine des pays "du nord". Cette situation génère forcément des conflits et des phénomènes de replis identitaires "au sud". Aujourd'hui, l'occident prend durement conscience des répercutions de la montée de l'intégrisme religieux dans quelques pays et de son côté sanguinaire. Pourtant la situation n'est pas nouvelle... cela n'a pas empêché Londres d'être pendant longtemps "La Mecque" de l'Islam intégriste en Europe, ni les Etats-Unis de soutenir militairement par le passé le régime des Taliban. Peut-être que ces démocraties auraient pu réagir avant. Peut-être qu'il faudrait revoir un peu le système économique mondial...
Vous faites référence dans votre livre à l'épisode biblique de la colombe et du faucon. Pensez-vous que la colombe finira par échapper aux serres du faucon ?

Oui. Il faut y croire.

Laurent Zine