Une phrase revient de façon récurrente dans votre
livre : "Ainsi donc c'était cela et ce qui devait arriver,
arriva ! (...)"
Oui, c'est une sorte d'enchaînement musical entre les paragraphes.
Mon texte puise dans la tradition orale de mon pays ; je suis moi-même
fils d'une conteuse qui était à la fois chanteuse, et
les oreilles de mon enfance ont été bercées par
sa voix, en berbère comme en arabe. Je n'ai pas connu le texte
nu, c'est-à-dire sans une voix, et j'ai toujours été
envoûté par la musique de la parole. Ainsi Haras de femmes
a été écrit à haute voix et cette phrase
qui revient est un refrain issu de cette culture de "l'oralité".
A l'instar de certains de vos personnages, vous êtes-vous
attelé à une traversée du désert ?
J'ai travaillé pour une télévision à la
réalisation d'une série documentaire sur le désert
algérien entre 1985 et 87. A l'époque, j'ai vécu
7 mois dans le désert à prendre des notes sur les gens
qui y vivent et sur le silence qui l'habite ; ce silence qui n'en
est pas un. Je pensais déjà écrire un texte plus
tard en hommage à cet espace, à ce "néant
criant".
Quant à la traversée du désert au sens figuré,
vous écrivez " la solitude est une guerre " ; une
guerre que l'on sent nécessaire, ne serait-ce pour essayer
de comprendre l'indicible qui est en nous ?
Absolument. On peut ressentir dans le silence du désert une
guerre à la fois contre soi et contre l'autre. Il faut essayer
d'incarner ce silence pour en comprendre l'amertume mais aussi la
beauté. Ce silence est plein, c'est la clef.
Ce silence qui agit comme un miroir...
Un miroir de choses qui ne disent pas leur nom.
Vous racontez l'histoire de Caïn et Abel... pourquoi cette
référence ?
J'ai un jour travaillé sur les textes sacrés et j'ai
apprécié leur richesse, ne serait-ce parce que l'on
peut en faire plusieurs lectures. J'ai été frappé
par le contraste entre les deux frères (dans la Genèse)
et par le fait que leur conflit conduise de façon mythique
au premier homicide sur la terre. Il y a quelques similitudes avec
l'histoire de mes personnages mais c'est surtout un clin d'il,
plutôt qu'un véritable parallèle. Et puis ce n'est
qu'un roman, certainement pas un texte sacré.
Des textes sacrés extraits du Coran que vous citez souvent,
et qui semblent vouloir justifier la soumission de la femme (du fait
de son pouvoir de procréation ?) ; un thème qui vous
tient particulièrement à cur.
Tout à fait. Dès le "commencement", la force
de la femme est en elle même en tant que femme, parce qu'elle
assure la reproduction du genre humain. A partir de ce constat s'est
développée "l'idéologie" masculine
à travers l'histoire et dans les textes destinés à
édicter les règles de la soumission féminine.
L'homme est le chef quand bien même il n'est pas créateur.
Il reste barricadé derrière son pouvoir ancestral ;
pendant ce temps, la femme brise les tabous...Ce livre est dédiée
à la femme arabo-musulmane. Elle prend la parole à travers
la voix d'une jeune fille pourtant marginalisée et soumise.
Cette voix est témoignage, cette voix est liberté ;
elle est aussi le tatouage du désert, de l'histoire en marche
et d'une profonde amertume.
Et dans le désert, Caïn invente une nouvelle religion
: "la religion vaginale" parce que "le vagin est le
centre de la vie, de l'errance et de l'amour...
Honnêtement, je préfère la littérature
du plaisir à la littérature cadenassée qui se
veut d'urgence ; cette nouvelle religion c'est un peu un pied de nez...
Quand la religion sert des fanatiques, la femme est "diabolisée"
: on ne doit surtout pas la voir. Je crois finalement que ces gens
ne sont pas les amis de la beauté, tout simplement.
Au sein de l'Islam interprété de façon extrémiste
(et cela est tout aussi symptomatique dans les autres religions),
il semble que la femme soit au centre du combat que se livrent tradition
et modernité...
Elle en est le plus souvent la victime. Dans ce livre, la femme raconte
de façon métaphorique le monde religieux intégriste
où l'homme écrase et assassine. Elle prend la parole
et c'est cette parole qui m'apparaît précieuse, voire
sacrée...
Aujourd'hui je peux dire que c'est grâce à la femme que
l'Algérie tient encore debout, et sans doute aussi grâce
à la presse. Deux "éléments" qui font
que l'Algérie n'est pas à l'heure iranienne ou afghane.
Après l'exil, vous êtes finalement retourné
vivre en Algérie. Comment l'avez-vous retrouvée ?
Je l'avais quittée en '95 alors que je menais une vie semi-clandestine
et j'ai été chaudement accueilli ici en Europe par le
Parlement International des Ecrivains. J'y suis revenu l'an passé
parce que je ne crois pas simplement qu'un écrivain puisse
s'accomplir loin de ses racines. J'ai retrouvé Oran sinistrée
et extrêmement fatiguée. J'ai lu dans le regard des gens
une profonde tristesse et bien sûr la peur parce que le "quotidien
de la mort" est encore présent actuellement en Algérie.
Malgré cela, l'espoir est toujours présent et la vie
continue ! Par exemple, lorsque sont organisés des spectacles
ou des expositions, les salles sont pleines. C'est quelque part une
forme de résistance.
En parlant de résistance, avez-vous l'impression que les
gens du désert se sont fait voler leur monde par la modernité
occidentale, comme semble le suggérer votre livre ?
On peut constater une déchirure dans la nature même du
désert, surtout au Maroc et en Tunisie, beaucoup moins en Algérie
et pour cause... Elle résulte de la culture d'un tourisme aveugle
et de la consommation égoïste, entretenue par une certaine
mafia de l'argent. Le désert est aujourd'hui menacé,
pourtant ses habitants sont toujours prêts à partager
sa beauté à partir du moment où elle est respectée.
Va pour la modernité mais sans défigurer les dunes ni
les coutumes locales. Le respect, ce devrait être le maître
mot...
Pensez vous que ce genre de phénomène puisse en réaction
conduire certains à trouver refuge dans la religion, en version
plutôt fanatique ?
Sans doute mais à ce niveau là, je ne pense pas que
la religion soit un refuge, c'est surtout une forme de suicide. Militer
pour un parti intégriste, cela revient à se droguer
jusqu'à l'oubli de soi. Et j'emploie volontairement le mot
" parti " parce qu'en la matière, l'enjeu est beaucoup
plus politique que religieux.
Vous avez été le parrain l'an passé de la
4ème édition du festival Cultures du Maghreb ; vous
constatiez à ce moment là : "partout dans le monde,
une montée aveugle de l'intégrisme religieux de tout
bord, du terrorisme économique et du capitalisme sauvage, où
les valeurs humaines sont bannies..." Est-ce que finalement,
la montée de l'intégrisme religieux n'est pas le pendant
du "terrorisme économique" à l'échelle
de la planète ?
Il existe effectivement une grande injustice quant à la répartition
des richesses au niveau mondial, doublée d'une hégémonie
certaine des pays "du nord". Cette situation génère
forcément des conflits et des phénomènes de replis
identitaires "au sud". Aujourd'hui, l'occident prend durement
conscience des répercutions de la montée de l'intégrisme
religieux dans quelques pays et de son côté sanguinaire.
Pourtant la situation n'est pas nouvelle... cela n'a pas empêché
Londres d'être pendant longtemps "La Mecque" de l'Islam
intégriste en Europe, ni les Etats-Unis de soutenir militairement
par le passé le régime des Taliban. Peut-être
que ces démocraties auraient pu réagir avant. Peut-être
qu'il faudrait revoir un peu le système économique mondial...
Vous faites référence dans votre livre à l'épisode
biblique de la colombe et du faucon. Pensez-vous que la colombe finira
par échapper aux serres du faucon ?
Oui. Il faut y croire.
Laurent
Zine
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