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Printemps
temps des rencontres et des élans. A l'effervescence joyeuse
des corps répond celle des idées. Pour leur premier
rendez-vous, France Culture et la Villa Gillet oublient la badinerie
pour s'attaquer de front à un thème difficile qui sous
de multiples avatars, devoir d'inventaire ou remise de peine, exacerbe
les débats et crée la polémique : le pardon
sera donc au centre des réflexions qui animeront le 18 et 19
avril les premières journées philosophiques organisées
par France Culture dans l'enceinte ouatée de la Villa Gillet.
Sous les auspices de Paul Ricur, le philosophe Alain Finkielkraut
et Antoine Garapon, secrétaire général de l'institut
des hautes études sur la justice, animeront successivement
le débat en multipliant les approches, qu'elles soient philosophiques
ou juridiques. Une discussion qui outre sa pertinence se promet d'être
aussi instructive que plaisante, puisque la précédera
la lecture de textes aussi bien littéraires, philosophiques,
que psychanalytiques, menée par plusieurs comédiens
dont Jeanne Balibar ou Marc Touret.
L'occasion de saisir au vol quelques propos d'une dame au parcours
étonnant, fruit de rencontres exceptionnelles, d'engagements
collectifs et de travail d'équipe Laure Adler. Le temps
est loin où la jeune femme de 20 ans débutait en tant
que secrétaire dans la maison de Radio France. Désormais
directrice de France Culture, l'ex-animatrice pétillante du
Cercle de Minuit avoue n'être venue à la culture que
par le plus grand des hasards". Mais lorsque l'on apprend qu'en
guise de tout goûter, la lycéenne qu'elle fut se délectait
déjà de Nourritures terrestres, le plus grand des hasards
prend alors la saveur d'heureuses prédispositions...
Au niveau personnel, quel rôle joue la culture dans votre
vie, votre rapport au monde ?
Elle me fait vivre vraiment, à chaque seconde. Je ne peux pas
vivre sans aller au théâtre au moins deux fois par semaine,
au cinéma la même chose, sans lire des textes aussi bien
de littérature que de sociologie ou de sciences humaines. Il
se trouve que mon métier de journaliste m'a contraint pendant
30 ans à avaler un très grand nombre de productions
culturelles. Je suis quelqu'un de très émotif et très
sensible alors souvent on se moque de moi parce que j'ai un peu trop
d'empathie et je participe trop. Il se trouve que là dans mes
nouvelles fonctions je ne suis plus obligée ni de lire ni d'aller
au spectacle mais je ne peux plus m'en passer. C'est une drogue.
Le ministère de la Culture accorde 56 % de son budget à
la capitale au détriment de la province. Que pensez-vous de
ce déséquilibre flagrant qui uvre pour la centralisation
des équipements et activités culturelles à Paris
?
Je pense que c'est de plus en plus préoccupant dans la France
d'aujourd'hui. Les dernières élections municipales nous
montrent que les Français manifestent de plus en plus d'intérêt
à leur territoire, de plus en plus de valeur à la proximité,
de plus en plus de profondeur vers un enracinement territorial et
non pas vers les lumières de Paris. Personnellement je pense
que depuis de nombreuses années les véritables révélations
qu'elles soient théâtrales, chorégraphiques et
musicales viennent de province et plus de Paris : la capitale demeure
un creuset mais n'est plus depuis maintenant une bonne dizaine d'années
le lieu de création, d'incandescence, le lieu de départ.
Au contraire c'est un lieu de confirmation mais ce n'est plus un lieu
de production et de création. Il me semble que le Ministère
de la Culture va devoir effectivement éplucher ses techniques
budgétaires pour essayer d'irriguer autrement.
Selon vous y a-t-il aujourd'hui encore la présence d'un
élan créateur vivace en France ?
Oui, de plus en plus grand qui vient des territoires urbains, de la
base, pas forcément de l'institutionnalisation de la culture.
C'est ça qui me paraît le plus important.
Justement, comment encourager cette éclosion de jeunes créateurs
?
Déjà en parler ! Il y a très peu d'espaces dans
la presse écrite ou télévisuelle nationale. Déjà
les reconnaître à part entière et en parler pour
donner envie. C'est ce que modestement nous tentons de faire à
France Culture assez systématiquement mais aussi plus particulièrement
avec de nouvelles émissions depuis septembre dernier, Libres
Scènes d'Aude Lavigne tous les mercredi après-midi et
Multi-pistes d'Arnaud Laporte tous les soirs vers 22h. Ils ont pour
unique mission de parcourir la France entière et de faire connaître
à nos auditeurs tout ce qui s'invente au quotidien dans les
régions aussi bien dans le théâtre, la musique,
la vidéo, la danse...
Au niveau du financement le Ministère se montre moins généreux
avec ces petites structures qu'avec les grandes institutions...
C'est très compliqué. Il se trouve que dans une vie
antérieure j'ai eu à m'occuper de problèmes budgétaires
du Ministère de la Culture, je connais bien son fonctionnement,
mais on ne peut pas simplement répondre d'une phrase un peu
démagogique "oui oui, il faudrait plus de sous" c'est
plus compliqué que cela. Il faudrait redéployer le budget
de la culture autrement, envisager des partenariats avec les présidences
régionales, les DRAC. Enfin c'est tout un système d'irrigation
budgétaire sur le terrain où le rôle de l'Etat,
à mon humble avis, aujourd'hui, avec les conséquences
de la décentralisation est à redéfinir comme
un rôle d'incitateur, d'orientateur et pas forcément
comme un rôle d'assistanat. Je crois que cela viendra très
prochainement sur le terrain de l'expertise budgétaire, technique,
institutionnelle, ministérielle et culturelle, dans les deux
ou trois prochaines années.
On constate l'existence d'une culture à plusieurs vitesses.
En schématisant une culture de masse fondée avant tout
sur la notion de divertissement, et une culture plus élitiste
qui fait la part belle à l'érudition, la réflexion.
Il faut bien reconnaître que malgré tous les efforts
entrepris par divers acteurs du milieu culturel, cette dernière
connaît un auditoire restreint et reste réservée
aux initiés. Comment l'expliquez-vous ?
C'est l'éternel problème depuis la création du
Ministère de la Culture. D'ailleurs il y a des travaux édités
et proposés par le Ministère qui ont montré qu'effectivement
malgré toute la politique culturelle d'André Malraux,
malgré les espoirs suscités, l'engagement provoqué
par des gens comme Jean Vilar et ses successeurs plus que dignes comme
Antoine Vitez, qui ont tous pensé que la culture était
une arme publique, politique et pour tous, force est de constater
que les efforts déployés tous azimuts vers les créateurs,
les régions et les innovations de Jack Lang et de ses successeurs
aussi bien de droite que de gauche restent dans un cercle fermé.
Ça reste un vrai problème citoyen dont nous souffrons
beaucoup à France Culture y compris dans notre appellation
: le mot même de culture continue à faire peur en France.
Il est souvent synonyme d'élitisme, et donc plein de gens pensent
qu'ils n'y comprendront rien. Et puis il y en a d'autres qui, de l'autre
côté du miroir, s'estiment propriétaires d'une
certaine culture. Je crois cependant que l'avenir est très
prometteur à cause de deux orientations. D'abord parce que
toute cette nouvelle génération des créateurs
issus de différents milieux sociaux, et pas seulement des élites
économiques de la France bien-pensante, est en train de fabriquer
un creuset multi-ethnique, multi-culturel et multi- disciplinaire.
Et ensuite parce que j'ai l'impression que toute cette création
sur différents supports qui ne nécessite pas forcément
une formation intellectuelle au départ très poussée
mais plutôt un instinct créatif, va pouvoir atteindre
des couches plus "populaires" que celles avec lesquelles
on a l'habitude de converser.
Comment définiriez-vous celle de France Culture ?
Gourmande, sensuelle, et porteuse à la fois de réflexion
et d'imaginaire et permettant aux auditeurs de se faire pour chacun
d'entre eux un jugement mais sans jamais en édicter aucun.
J'insiste beaucoup sur le mot gourmandise : la culture c'est pas chiant,
c'est pas quelque chose qu'il faut avaler comme l'huile de foie de
morue ! La culture c'est une ouverture au monde, une reconstruction
de soi-même, c'est divertissant au sens le plus noble du terme
et c'est pas forcément contraignant. Si l'on pouvait faire
passer cette idée-là...
Ne pensez-vous pas qu'il y ait aujourd'hui, malgré la qualité
certaine de quelques émissions, un risque d'un nivellement
par le bas dans le paysage audiovisuel français ?
Non. On critique beaucoup nos médias, notre télévision
notamment. Je trouve que par rapport aux autres émissions européennes
il y a énormément d'espace quand même de découvertes...
qui sont souvent relégués tard le soir, et cela ce n'en
est pas une de découverte...
Il manque un concept de télévision, il manque la croyance
chez les dirigeants de télévision que la culture c'est
pour tous, que c'est pas forcément ennuyeux, que ça
peut être vivant, coloré, gai, conflictuel et que ça
suffit les messes culturelles consensuelles.
Vous avez écrit un livre sur Duras*. En quoi réside
votre attirance pour la littérature ?
J'aime beaucoup les romans parce qu'ils ont construit mon identité
mais là je fais un retour aux sources. Ma formation est d'être
philosophe, j'ai fait des études de philo, et j'ai préparé
l'agrégation que je n'ai pas passée (j'ai bien fait
car je ne l'aurais pas eue). Ensuite je me suis orientée vers
l'histoire. Depuis un an je reviens donc beaucoup à la philo,
ça ne m'empêche pas de lire des romans mais en ce moment
je trouve plus de sérénité, de ressourcement
à essayer de comprendre les textes philosophiques.
Vous organisez à Lyon le 18 et 19 avril deux journées
philosophiques consacrées au pardon. Le choix de
Lyon relève-t-il de la pure coïncidence ou bien était-ce
une subtile façon de solliciter la contribution de Charles
Millon au sein de ces journées de réflexion ?
Ah non, on n'a pas invité Charles Millon !
Qui sait, il en aurait peut-être pris de la graine...
Ah oui, je crois d'ailleurs que sa femme est prof de philo. Non, mais
c'est un choix tout à fait délibéré, un
coup de cur pour une institution qui à nos yeux est tout
à fait singulière dans le panorama intellectuel français,
un territoire de liberté et de questionnement dans différents
registres que ce soit la littérature, la sociologie, la philo,
et pour un homme qui s'appelle Guy Walter. Pour nous la Villa Gillet
est vraiment un lieu exploratoire d'une très grande intensité.
C'est donc très délibérément que j'ai
proposé à Guy Walter de faire ces rencontres à
Lyon et j'ai été ravie qu'il les accueille avec enthousiasme.
Vous comptez pérenniser ce rendez-vous ?
Nous espérons bien que nous sommes partis pour de nombreuses
années. Mais il faut être très prudent vous savez
dans les mariages, pour l'instant nous sommes à peine fiancés.
Nous allons d'abord échanger nos serments...
*(Marguerite Duras, éditions Gallimard)
Florence
Broizat
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