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2000

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DECEMBRE N°55
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  FEVRIER N°46  


Bertrand Saugier©

 

Philippe Vincent
Richard III.
Shakespeare

Sur le plateau, un arc de cercle entre lointain et spectateurs. Il part de nulle part. Il n’arrive nulle part.
Un cercle, c’est vicieux, ça s’enroule sur lui-même. On s’y perd.
D’ailleurs au commencement ça avait déjà commencé. La perte.
Des hommes et des femmes anonymes suivent sans conviction ce trajet obligatoire. N’ont pas l’air rassurés.
L’intuition de ce qui va suivre, l’inexorable descente aux enfers.
Ils ont beau passer et repasser, les mêmes, suivis par d’autres qui leur ressemblent, ils se font tous avoir direct par un électro-broyeur, une machine pas drôle, tous détruits à la chaîne par du mécano-anodin, enfin une chose innommable qui n’a pas de conscience.
Ça c’est l’image sonore du début. Réglée dans l’espace comme une réminiscence. Entrecoupée de noirs. Les acteurs comme esclaves de l’image elle-même. Ce qui compte c’est le montage. Et le montage nous assure que la machine est en marche.
La mort va vite.
Cette machine d’extermination est manipulée par Richard (tutoyons-le, il est au plus intime avec chacun, potentielle victime). Richard, que Philippe Vincent préfère nous monter dans le reflet des visages tordus par la crainte et la suspicion; un dictateur qui se respecte n’a plus besoin d’être incarné. Son évocation stigmatise, et il ne manque pas d’intermédiaires (en particulier sa main gauche bureaucratique, centaure irrésistible de l’administration dans les petits souliers de Stéphane Bernard). Les bras droits, ce sont la famille, les amis, les confidents (disponibles à corps et à cris pour le grand guignol de leur roi futur, comme ce cher Buck); c’est plus sûr de faire tout ça en famille (terrible scène des enfants dégénérés), et qui aime bien châtie bien.
C’est la cruauté de Richard, induire le doute au plus profond de chacun, détruire sa conscience et son âme avant de le faire disparaître. Processus connu mais on ne s’habitue jamais.
Par un habile montage de disparition-réapparitions, le film cauchemardesque se déroule devant nous. Les acteurs découpent l’espace avant d’être découpés. le terrain est miné et le hasard en semble le maître, il s’agit de ne pas être là au mauvais moment, comme si l’espace lui-même avait le pouvoir de décider du lieu du gouffre. Les comédiens ont des accents de chœur antique, soutenus en direct par quatre musiciens qui donnent à la machine sa véracité de bistenclaque. Cette réclamation chantante, qui peut d’abord décontenancer, est brisée petit à petit par des moments de jeu pur où le rire nous délivre de l’oppression, nous laissant étrangement coupables.
Philippe Vincent réclame l’engagement de ses spectateurs, leur implication physique. Le son, les images, les collages énigmatiques de Spinoza ou de l’immortel Heiner Müller, tout bouscule, surprend, soulève brutalement, et nos mains se tendent instinctivement dans la dernière ascension fragile d’une Lady Anne trop humaine.
Il fallait bien une pietà, une dolorosa, pour faire la part de Dieu et celle du Diable.

Mouche