ARCHIVES
2000

JANVIER N°45
Jean-Luc Benoziglio
Nième Compagnie
Régine Chopinot

FEVRIER N°46
Erik Truffaz
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Philippe Vincent
Claire Rengade
Brigitte Giraud
Le Pez Ner

MARS N°47
Dominique Bagouet
Musiques en scène
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AVRIL N°48
Sally Nyolo
Tibet un peuple en sursis
Turak au Laos
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MAI N°49
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JUIN N°51/51
Partage d'exotisme
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SEPTEMBRE N°52
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Cie Accrorap
Nième Compagnie
Virginie Despentes
Le Peuple de l'Herbe
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OCTOBRE N°53
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Gopf
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NOVEMBRE N°54
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Glen Gould
Avatarium
Claire Rengade

DECEMBRE N°55
Assassin
David Krakauer
Musée d'Art Contemporain

  AVRIL N°48  



 

Sally Nyolo,
femme béti

On pourrait laisser Sally Nyolo parler des heures de la nature, de ses forêts où naissent tant de bruits d'oiseaux et de bois. Cette forêt, source de la vie, aux multiples sonorités, aux innombrables lumières, avant la pluie, après la pluie, les verts, les bleus, les oranges jusqu'au rouge rubis. Sally Nyolo est née au Cameroun dans le sud du pays, en pays Eton (prononcer étonne), où la présence des arbres d'essences diverses donne à la forêt tropicale une vibration toute particulière. Sally Nyolo rit, elle est un concentré de bonne humeur, de joie de vivre. Parler du nouvel album s'annonce comme un voyage en pays Eton, on gardera quelques belles images, de jolies tournures de phrases. Le chant et les rythmes d'une grande souplesse ouvrent l'album sur un Appel Béti : "La vie peut être comme l'eau qu'on transporte dans une feuille de macabo roulée légère et fragile. Et si, sur le chemin, la feuille se déchirait, l'eau serait aussitôt à jamais perdue..."

Ce texte est à l'image de ce disque, à l'image de sa musique.
Sally Nyolo a la faculté de vous parler, bavardage, échange, à l'image des femmes Béti qui se réunissaient le soir pour palabrer. Et puis il y a le bikutsi, comme une chose enfouie depuis l'enfance. "En fait, le rythme bikutsi c'est un rythme qui a été créé il y a très longtemps par les femmes de la forêt, les femme Béti. Elles faisaient des réunions de femmes, racontaient leurs douleurs, leurs joies, remerciaient la déesse terre d'avoir été féconde et elles chantaient des petits chants a capella en tapant dans leurs mains. Ces réunions sont devenues populaires, parce que c'était source de joie, source de rencontres, d'échanges, de bonnes choses et les hommes sont venus à ces réunions très simplement, très modestement avec des instruments. Mais ils attendaient toujours que les femmes aient fini de chanter pour commencer à jouer. C'était toujours dans le respect."
Sally Nyolo va parcourir cette partie du Cameroun à la recherche des sonorités, des sons. Rencontrer un public qui se reconnaîtra dans ces rythmes. "C'était plus qu'une redécouverte, c'était presque une révélation je me suis rendue compte que le rythme que j'avais dans ma mémoire enfouie et que je travaillais déjà depuis deux albums, pour eux, il était leur quotidien, elle ne les avait jamais quittés. C'était un grand moment, pour moi vivant très loin d'eux, d'interpréter cette musique, ils m'ont accueillie avec le cœur. J'avais à peine commencé une note, qu'ils la reprenaient, c'était des moments de magie extraordinaire, je me suis dit qu'il fallait que je retourne là-bas pour ce troisième album, pour reprendre de cette énergie. Le star
système n'existe toujours pas là-bas, tout le monde est très grand musicien, très grand chanteur. Ils aiment la vie et la prennent du bon côté. Ils m'ont poussée, ils m'ont portée à bout de bras, ils m'ont donné des ailes, je me suis permise d'aller voler, mais avec eux.
Le bikutsi a donc d'abord existé comme rythme, il y eu des dérivés de ces rythmes avec l'accordéon, que l'on danse dans les bars au Cameroun, qui s'appellent le bol, je fais un petit clin d'œil à cette musique puisque je fais un morceau Ntolo avec l'accordéon dans le dernier disque. C'est mon interprétation de ce rythme."
Il y a toujours ce désir de fête, lier la musique avec les gens, que le public participe. En Afrique, la chose est naturelle, en sera-t-il de même chez nous. A voir ! Après avoir quitté les Zap Mama, Sally entame une carrière solo avec un premier disque solo qui s'ouvrait sur le titre Tribu, titre aussi de l'album. L'Afrique est d'emblée la terre, la mère nourricière de sa musique. Avec Béti le troisième album, la tribu semble s'être encore plus ouverte, les rencontres se multiplient. En écoutant Original qui figure sur son dernier disque, on est frappé d'entendre d'autres rythmes, un rythme qui viendrait d'Amérique latine. Garder les oreilles ouvertes vers les autres cultures, Sally se nourrit aussi bien de Bach que de musique brésilienne et de tant de choses, qui tout à coup deviennent perceptibles au détour d'un titre. La tribu du premier album s'est agrandie. "Oui, elle s'est agrandie, nous sommes retournés au Cameroun car j'avais composé des titres que je voulais jouer en partie là-bas, avec les musiciens de là-bas. On dit que le Cameroun est porteur de grands guitaristes et de grands bassistes. Je voulais enregistrer le son du pays, nous sommes partis dans la forêt à la rencontre des femmes Béti, des joueuses de calebasses, des joueuses de bambous. Nous avons remonté un peu la rivière, nous avons fait des prises de son. Oui je suis partie agrandir la tribu, j'ai rencontré aussi un joueur de mvet, c'est l'ancêtre de la guitare, et un des premiers instruments que l'on a utilisé pour jouer le bikutsi, ce rythme que je voudrais faire connaître au monde. Le rythme du vent, le rythme de la forêt. Le joueur de mvet chantait l'épopée sur cet instrument, il racontait, retraçait la vie des uns des autres, la vie tout court. Ce n'est pas un chanteur de louanges. Donc ce joueur de mvet participe sur l'album, et moi-même je suis revenue du Cameroun avec cet instrument au bout du bras, et depuis j'ai appris à en jouer”. Il y a de la lumière dans la musique de Sally Nyolo, des rythmes faits du bruit du bois, bambou, calebasse, des guitares aux riffs flamboyants, ou encore cette flûte qui coure le long de la voix. "Je ne suis pas en train de déterrer quelque chose qui a été enfoui, le bikutsi que je joue, c'est seulement une forme qui n'existait pas comme cela. Tout le monde connaît les éléments que je chante, mais d'une façon dissociée. Tout le monde connaît la base, ma matière. Le bonheur, les ailes qu’ils m'ont données, c'est qu'ils m'ont reconnue en disant : oui, celui-là on l'a toujours connu, mais la façon dont tu le fais est différente et on l'aime beaucoup. J'ai utilisé les ingrédients du rythme en mélangeant l'acoustique, l'électrique et surtout beaucoup d'acoustique". Il y a les textes chantés en langue Eton, traduits dans le livret du disque, et il est souvent question des femmes dans ces chansons, Zenigari, Ntolo, Bebele, Dimama. Est-ce l'envie de porter une parole féminine sur justement ces femmes camerounaises ? "Je me suis intéressée à une musique dont l'origine est féminine, c'était un pur hasard. Il se trouve que je suis née dans la forêt du centre sud du Cameroun, je suis née femme béti. C'était le rythme de mon cœur, le rythme qu'ont entendu mes oreilles, à ma naissance c'était le rythme que soufflait le vent. Donc, quand j'ai commencé à composer, j'ai commencé naturellement par le bikutsi et en découvrant l'histoire de ces femmes qui avaient porté ce rythme, j'en était fière. Ce n'est pas que je porte une parole féminine africaine, ou une parole féminine camerounaise ou une parole des femmes du monde, parce qu'un artiste ne se veut pas seulement d'un coin, même s'il revendique l'origine d'un pays, la musique n'a pas de passeport. D'ailleurs les musiciens qui jouent avec moi viennent de partout, Luc Durand percussions et batterie, le bassiste Mohammed Hafsi, le guitariste Philippe Odje, les deux chanteuses Corinne Thuy-Thy et Léa Tsogo Onana... Pour moi parler des problèmes, Zenigari, la détermination de la femme, Bebêle, le problème de la femme célibataire, Wayeme, le problème de la femme vieille... était une évidence, je me suis seulement replongée dans les éléments, je me suis dit et bien voilà : ces femmes qui parlaient autour d'un rythme, qu'est-ce qu'elles se disaient. Elles parlaient des mêmes problèmes qu'aujourd'hui, parce que les problèmes n'ont pas changé pour une femme, qu'elle soit camerounaise, française, européenne ou une femme du monde tout simplement. Je crois qu'il y a aujourd'hui beaucoup de questions que les femmes se posent."
Sally Nyolo n'en finit jamais de parler des rythmes, des femmes béti, de la forêt, de la langue eton, une façon de garder ses racines, de transmettre une langue. Elle a une façon de porter le rire sur des rythmes d'une grande souplesse, porter une joie de vivre. La musique fait partie intégrante du dialogue de tous les jours pour les habitants de la région de la Lékié. Cette culture des rythmes et des chants vit au milieu de la nature, et la musique de Sally Nyolo sait restituer cette promiscuité, ce bonheur des éléments que retrouve les voix. "Je suis française aujourd'hui, je suis heureuse d'être française, c'est une langue que j'ai apprise depuis le Cameroun. Et quand je suis arrivée en France, ma vie à changé, et j'étais heureuse de ce changement. Oui, j'ai envie de faire connaître une autre partie de moi, l'autre partie, la racine que je suis, et en même temps je voulais être sincère. Une chose, il faut la donner avec tout son emballage, son dedans, son dehors, tout ce qu'elle comporte. Il m'était très difficile de chanter dans une autre langue qu'en eton, car cette langue c'est aussi le rythme bikutsi".
La forêt tropicale est là bien présente, bambou, hévéa, acajou, teck, ébène, la nature fournit le bois pour les instruments, des petits hochets que l'on frappe, ou encore des bambous que l'on coupe en deux dans le sens de la longueur. "Tout le monde n'a pas le téléphone, mais aujourd'hui encore tout le monde a un tambour de bois devant sa maison, puisque c'est le moyen de communication dans la forêt. Tout le monde parle ce langage du tambour du bois et on s'en sert tous les jours pour communiquer. On va dire : tiens aujourd'hui il fait beau, donc j'ai besoin de personnes pour m'aider, ou alors pour dire que l'on va faire une fête, ou alors, ou alors..." Sally Nyolo rit...

Bruno Pin