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2000

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MARS N°47
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  MARS N°47  


Xavier de Nauw©

 

Saïan Supa Crew

Coup de respiration dans le monde du rap français, six individus viennent de poser un gros pétard dans le monde du hip-hop. Sourire en avant, jouxte oratoire, ils s'amusent et l'air de rien balancent entre flow et groove quelques vérités bien senties. Ça faisait un sacré bout de temps qu'on n’avait pas entendu quelque chose qui sentait la fraîcheur, battements de cœur et coup de déconnage à l'appui. Sur scène le groupe prend toute sa dimension, vraie continuité de l'album KLR - (Source/Virgin), les six Saïan n'ont pas fini de faire parler d'eux. Il faut dire que les médias sont plutôt élogieux envers le groupe, mais ne vont-ils pas prendre la grosse tête ? Feniski répond à nos questions :

"Pour l'instant, on vit bien ce qui nous arrive. On ne s'attendait pas vraiment à cet accueil, on pensait que c'était trop compliqué, trop fermé, que notre musique était trop intimiste, en fin de compte, la presse a bien capté notre musique. Ça nous fait très plaisir, mais rien ne change pour nous". La presse, puis les radios comme France Inter à une heure où il est plus souvent question de littérature ou de théâtre que de rap, voilà les six de Saïan en direct à 13h45 avec démonstration de human beat box a l'appui : "C'est peut-être que l'on nous reconnaît en tant qu'artiste, que le rap a dépassé le phénomène de mode. Je ne pense pas que France Inter invite des groupes parce qu'ils sont à la mode, ce jour-là il y avait aussi un groupe basque, pas vraiment à la mode. On ne passe sur aucune radio, on n’est pas diffusé à fond, je pense que c'était vraiment un coup de cœur". Il faut dire que le groupe Saïan Supa Crew est assez loin de l'imagerie véhiculée et entretenue par la gente rappeuse française. Keuf/ meuf/cité semblent ne pas faire partie des centres d'intérêts du groupe : " Il y a un rejet de la société dans nos textes, maintenant c'est dans la forme que c'est différent, parce que le fond du rap et de toute la culture hip-hop est un mouvement contestataire, revendicatif et ça on ne peut pas nous l'enlever. Si ça ne saute pas aux yeux directement avec notre musique c'est parce qu'on utilise de l'humour, on n'utilise pas les mêmes crues et les mêmes mots crus".
L'humour qu'on découvre dans les textes est assez inhabituel pour du rap, vous vous moquez un peu de vos congénères : "On se moque de nous-mêmes, toute la culture hip-hop est maintenant assez vieille pour avoir un recul sur elle-même et pouvoir se regarder objectivement. Comme les autres groupes de rap n'utilisent pas d'humour ou très peu, le fait que nous en ayons dans nos textes fait dire que nous en avons beaucoup. Mais nous l'utilisons comme dans notre vie, c'est quelque chose qui fait partie de nous, qui fait partie des cités. Quand je traînais en bas, dans la cité, on n’arrêtait pas de rigoler, de se fendre la poire, de se lancer des vannes". Et puis il est question de racisme, mais d'un racisme sur lequel on ne parle jamais et pourtant bien présent."Je pense que c'est un des plus gros tabou de notre société. On a beaucoup parlé du racisme des blancs envers les noirs, mais on a peu parlé du racisme afro-antillais, ou de celui des beurs envers les noirs et qui est énorme. C'est quelque chose de toléré, d'accepté, c'est hallucinant, on voulait en parler, parler du racisme des noirs envers les blancs. Pour se faire accepter, il faut déjà accepter les autres. En réfléchissant un peu, je me dis “ne fait pas à autrui ce que tu ne veux pas qu'on te fasse”. Ayons un peu de maturité". Une réelle prise de conscience, l'option fraîcheur et un constat de la réalité qui les entoure, une sorte d'espoir dans l'univers des banlieues : "Nous n’avons pas envie de pleurer sur nous-mêmes, on est un peu optimiste face à l'état d'esprit fataliste du moment, même si c'est utopique, l'espoir fait vivre. On a eu un décès dans notre groupe, un ami proche qui s'appelait Kurt, l'album KLR est un hommage à cet ami, on aurait pu tout arrêter à ce moment-là.
Mais c'est cette force-là qu'on a utilisée, l'espoir, pouvoir aller plus loin, aller de l'avant pour faire ce disque et continuer". Un disque foisonnant, flow en avant, tendance “old school”, du rap à une bossa nova en final, hommage à l'ami KLR, d'Angela au Malade Imaginaire, les acrobaties syncopées, le jeu des voix en véritables virtuoses de la “human beat box”. La rencontre de Boby Lapointe et de De La Soul, entre fantaisie et réflexion. "J'aime bien la façon dont Molière utilisait la langue, pour dénoncer des injustices. C'est le mot qu'on utilise pour attaquer les autres MC qui se prennent pour des rois, pour des grands. Il y a une sorte de pression dans le hip-hop, il ne faut pas montrer qu'on a de la culture, que l'on a juste la culture de la banlieue. C'est pas vrai, j'ai été à l'école, j'ai un bac scientifique, j'ai été à la fac, donc j'utilise les choses que j'ai apprises, Molière par exemple".

Bruno Pin