ARCHIVES
2000

JANVIER N°45
Jean-Luc Benoziglio
Nième Compagnie
Régine Chopinot

FEVRIER N°46
Erik Truffaz
Arthur H
Philippe Vincent
Claire Rengade
Brigitte Giraud
Le Pez Ner

MARS N°47
Dominique Bagouet
Musiques en scène
Ousmane Sow
Gilles Chavassieux
Saïan Supa Crew
Thomas fersen
John Coltrane

AVRIL N°48
Sally Nyolo
Tibet un peuple en sursis
Turak au Laos
Jean Bolcato

MAI N°49
José Bové
Bell Oeil
Idir
Quatuor Hélios
High Tone

JUIN N°51/51
Partage d'exotisme
JAVA
Anthony Braxton
Anna Karina

SEPTEMBRE N°52
Delphine Gaud
Cie Accrorap
Nième Compagnie
Virginie Despentes
Le Peuple de l'Herbe
Bruno Chevillon

OCTOBRE N°53
Maguy Marin
Brooklin Funk Essentials
Gopf
Biennale Internationale de Design
Bernard Lubat
Bob Dylan

NOVEMBRE N°54
Emir Kusturica
Elliott Murphy
Charlie Brozzoni
Planète Comet
Denis Lavant
Glen Gould
Avatarium
Claire Rengade

DECEMBRE N°55
Assassin
David Krakauer
Musée d'Art Contemporain

  FEVRIER N°46  



 

Le Pez Ner
stop, pause ou eject ?

La balance penche du côté nerfs pour l’association 1901 sise au 87 du cours Tolstoï à Villeurbanne, qui offre depuis 1996 au public rhône-alpin ce que la scène musicale nationale et européenne compte de plus novateur, voire de plus extrême. Cette scène alternative unique dans notre agglomération connaît de graves difficultés de trésoreries. Défection du public ? pas du tout. Manque d’adhérent ? non plus. Non rentabilité ? que nenni. Trouble de l’ordre public ? pas plus. Alors ?... problème budgétaire ; car si l’activité générée couvre 80 % des dépenses encourues, il reste 20 % à trouver pour boucler la boucle. Tous les ans.

REWIND
Donc côté pèse, c’est plutôt l’embrouille, et côté nerf c’est plutôt la guerre, et vous le savez le pèse c’est le nerf de la guerre... pourtant on a a priori l’impression, en entrant dans le sac de nœud tissé entre les différents partenaires qui soutiennent financièrement le lieu depuis sa création (Direction Régionale de l’Action Culturelle -DRAC- et Mairie de Villeurbanne) que de conflit il n’en n’existe point ; tout au plus un “blocage”, une incompréhension, des maladresses, “un manque de savoir faire au niveau gestion”, une hostilité à entrer dans une pratique de relation avec les institutions “selon les cadres administratifs en vigueur”. Bref, on aurait vite le sentiment d’assister à la confrontation tout au plus agitée entre une administration bienveillante et une bande de jeunes truffés de bonnes idées mais tellement écervelés qu’ils en oublient d’envoyer les dossiers de subventions ; mais bon, pas de soucis ils prendront vite conscience de l’intérêt des négociations en cours.
Cependant et avant de foncer dans un manichéisme inverse et de céder à la tentation de ne voir dans le discours institutionnel qu’une mayonnaise de parlé creux, de velléité, de repli, de pourrissement stratégique ; enfin de toutes ces sortes de choses qui génèrent et alimentent un conflit, il est sans doute salutaire de resituer le projet du Pez ner dans sa spécificité.

FAST REWIND
Son animateur principal et fondateur Christophe Dodard poursuit une idée qui a le mérite d’être une pratique et non une élucubration de subventionné de la réunion.
Depuis 1992, tour à tour à la tête d’un magasin de disque (Rock Store), d’un lieu de concert et d’expo (Exit), C. Dodard caresse le projet d’une alternative intelligente, c’est-à-dire économiquement viable, suivie par le public et qui engage une relation d’échange avec l’institution.
C’est en 95 que l’opportunité des projets café-musique lancés par Jack Lang lui permet d’entrevoir cette collaboration. Après avoir trouvé un local sur le territoire de la ville de Villeurbanne, il rencontre un avis favorable de la municipalité : la machine démarre. La région, dirigée alors par Oudot, se joint à la DRAC, la DDE et la Mairie pour équiper les locaux et c’est en octobre 96 que le lieu ouvre ses portes. les partenaires durables resteront la DRAC et la Mairie. Le deal est simple pour Dodard : proposer la professionnalisation d’une équipe contre une aide à l’emploi et une aide au fonctionnement et à l’amortissement. 70.000 entrées,400 concerts et 10.000 adhérents/an plus tard, la part des subventions de fonctionnement DRAC/Mairie reste de 20 % du montant des dépenses.
Entre temps exit café-musique, welcome S.M.A.C. (Scènes des Musiques Actuelles) créé par Douxte Blazy et repris par Trautman. Le Pez ner, vu les textes édités par le ministère et aux dires de Laure Marcelle Berlioz (conseillère musique à la DRAC), entre tout à fait dans le cadre de ce conventionnement. Mme Berlioz souligne l’excellent travail réalisé par le Pez ner et assure de sa confiance en son directeur. Mr Zanchi, élu adjoint à la culture de Villeurbanne souligne lui aussi "la remarquable et pertinente activité d’offre culturelle du Pez ner".
Or la convention SMAC n’est toujours pas signée, notamment par le Pez ner... qui n’accepte pas la diminution ou le gel du montant des subventions allouées par la ville, qui les renvoie devant la région pour trouver l’argent manquant. Ça y est, les nœuds sont faits, la pelote devient inextricable et il est vrai que d’aller la démêler devant la commission culture de la région où siège 21 conseillers de droite (dont 16 de l’extrême droite) sur 36 sièges, n’est vraiment pas engageant : erreur stratégique du Pez ner, faute de négociation... peut-être. Reste que la question de fond n’est pas là.
Entre un discours rassurant et engageant de l’institution et des exigences du Pez ner on ne peut plus raisonnables (250 000 Frs/ par partenaire), comment ne pas trouver rapidement un accord ? Puisque l’action et le contenu des projets artistiques rentrent en plus dans le cadre des directives du ministère de la culture qui en 2000 versera 8 millions de francs pour les SMAC (la Gazette du 29 nov. 99). Comment ne pas trouver un accord quand la gestion du Pez ner montre des comptes équilibrés et que faute de 150.000 frs manquants, comprenant le reliquat normalement alloué par la mairie et y compris une augmentation demandée par le Pez ner pour l'année 1999, se voit dans l’obligation, pour ne pas déposer le bilan, de licencier son personnel -un personnel qui a su montrer pendant des mois sa compétence et un travail acharné récompensé par un succès d’estime et des salaires inexistants ou de l’ordre de la survie. Comment parler d’assistance quand une action de ce type réclamerait une masse salariale 2 à 3 fois supérieure pour atteindre la décence ?
De plus le Pez ner, malgré la tempête, propose un projet de développement en louant le local jouxtant celui existant, ce qui permettrait de résoudre les problèmes d’accès du public, d’envisager véritablement un lieu pluridisciplinaire, où les arts plastiques, les résidences d’artistes, les musiques électroniques, pourraient trouver leurs places. Une véritable convivialité artistique suscité par une équipe de passionnés, qui n’a jamais attendu une subvention pour entreprendre. La Mairie de Villeurbanne ainsi que la DRAC ont-ils conscience de tenir là les ingrédients d’une réelle opportunité d’agitation culturelle pour un coût dérisoire, dont le premier bailleur de fond serait... le public.
Que faut-il de plus, que Dodard suive un stage à l’E.N.A. pour apprendre à parler et à se conduire en bonne et due forme, pour qu’il puisse faire jouer son droit de réserve avant que de dire, c’est vrai, parfois dans le désordre que l’important c’est l’ouverture, le fourmillement et la rencontre des expressions actuelles ?
Ce projet n’est encore une fois pas le résultat d’une enquête sociologique sur la consommation culturelle des 15/30 ans, mais une observation de l’évolution du comportement du public durant cette dernière décennie.
La proposition s’oriente vers 1000 m2 d’ouverture au public, en conservant une salle de concert de type fosse avec une scène de façade pour le rock et le jazz. Puis disséminées dans l’espace restant, 2 ou 3 scènes plus petites adaptées aux musiques électroniques, aux installations plastiques, aux performances et à la convivialité... Des "soirées gigognes" qui pourraient déboucher sur une fermeture plus tardive (3h du mat)... un investissement d’environ 1 MF pour la mise aux normes, toujours sur la même base d’un fonctionnement au 3/4 financé par l’activité. Un projet qui ne peut que coller avec les directives ministérielles des SMAC. Alors ? Le bailleur de ce local étant favorable à l’idée, n’y a-t-il pas là toutes les composantes pour enfin signer une convention viable dans la durée et sans atermoiement ? Mr Pierre Sigaud, directeur adjoint de la DRAC se dit totalement acquis à la poursuite de l’activité du Pez ner et reconnaît lui aussi l’excellente qualité de la programmation et précise que ses services travaillent assidûment à la signature de convention SMAC pour une dizaine de lieux en Rhône-Alpes. Il regrette toutefois que son directeur, "n’ait pas déposé le dossier" et de par son silence administratif, "gèle" le règlement de cette affaire.
Il faut donc espérer qu’une bonne fée va très vite déverser des tonnes d’antigel sur tout ça, voire une pincée de bon sens face à une frilosité qui pourrait aboutir dans le pire des scénarios à l’ouverture dans quelques années d’une SMAC toute belle, toute neuve, avec un beau directeur, un beau programme qui n’aurait plus rien à voir avec l’accompagnement et la consolidation d’une initiative telle que le Pez ner qui contient, et c’est là l’essentiel, le potentiel évident à la circulation et à l’éclosion de pratiques artistiques qui ne peuvent se développer à l’intérieur de structures culturelles institutionnelles.
Le bon sens c’est aussi regarder le paysage social et culturel de l’agglomération et se poser simplement la question : "Qui coûte combien, et pourquoi faire ?"
La comparaison entre le Pez ner en terme de coût de profit culturel, social et artistique ne tient avec aucun autre lieu. La collectivité doit simplement réaliser cela avant tout, et montrer une volonté à la mesure du discours apaisant qu’elle tient. Au fait, combien ça coûte un parterre de fleur sur un sens giratoire ? Certainement beaucoup moins qu’un théâtre subventionné...
Et puis le Pez ner c’est bien, pour qu’il pousse y’a même pas besoin de l’arroser

Laurent Mulot