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2000

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  NOVEMBRE N°54  



 

Emir Kusturica
No Smoking Orchestra

Le 21/11, le Transbordeur accueillera No Smoking Orchestra pour un show échevelé. Les dix musiciens nous livreront une musique où, de la marche turque au bal musette en passant par des sons sud-américains, le tout dans un déchaînement de cuivres, de cordes et d'accordéons, nous fera saisir que les Balkans sont bel et bien un carrefour des cultures. Sans oublier, bien sûr, cette "tziganité" qui sous-tend ces rythmes endiablés. En attendant cette séance de chaos organisés, voici une (petite) mise en condition avec cet entretien téléphonique que nous a accordé le guitariste du groupe, un certain… Emir Kusturica.
Cinéma, musique et ex-Yougoslavie ; sur ces trois thèmes, Emir Kusturica nous livre sans se défausser, ses convictions, ses aspirations, ses doutes, ses émotions mais aussi ses colères ; Hollywood et le charity-bisiness sont habillés pour l'hiver. Emir Kusturica est sans concession car il a une trop haute estime pour le cinéma et la musique.
Retour aussi sur le conflit qui a déchiré l'ex-Yougoslavie où l'on entrevoit les désillusions puis les craintes, mais aussi l'espoir d'un homme. Les morts et les atrocités ne sont pas évoqués, non pas qu'ils soient occultés du revers de la main mais nous avons préféré élargir la perspective, avoir un certain éclairage sur les mécanismes qui ont permis d'en arriver à cette absurdité. Emir Kusturica nous livre quelques clefs sur les soubassements idéologiques et les ressorts d'un système qui ont façonné la culture politique des acteurs de ce drame mais aussi et surtout, la mentalité des populations de cette région.
Quelques certitudes seront ébranlées, à vous de vous faire votre opinion, il y a du grain à moudre.


Réalisateur et acteur, on vous découvre maintenant musicien, on peut dire de vous, que vous êtes un artiste polyvalent, avec plusieurs facettes…
Et vous allez bientôt découvrir l'écrivain !
Pour en revenir à votre question, je n'ai jamais prétendu, dans ma vie, être un artiste aimant montrer tous les talents qu'il recèlerait, car j'ai toujours douté avoir un quelconque talent.
Alors ma récente apparition en tant que musicien relève plus d'une curiosité d'ordre personnel ; voir à quel point je peux m'épanouir et combien je peux me sentir bien dans ma vie. Il y a aussi ce désir que j'ai de répandre l'idée de l'art qui est en train de mourir actuellement. A vrai dire, l'art est transféré vers certaines industries et technologies et vraiment, je m'efforce en quelque sorte d'arrêter le temps et de rassembler vers un même point une certaine tradition du cinéma et de la musique. Ainsi, il y a des périodes dans votre vie où vous faites des choses différentes et variées, aussi je le conçois comme un privilège, et je ne veux pas abuser de ce privilège, j'essaie juste de faire des choses bien dans ma vie.
Selon votre expérience, quel est donc le lien entre ces différentes disciplines artistiques ?
La musique et le cinéma sont parmi les arts, ceux qui sont les plus proches. Ainsi en tant que réalisateur chaque fois que vous fermez les yeux et que vous voulez visualiser un film, vous devez aussi l'entendre et la façon dont la musique se donne à entendre, par ses tonalités, ses sonorités, revient à suivre les plans et les prises d'un film.
Je crois sincèrement en cette vieille idée qui veut qu'entre une symphonie et un long métrage, il n'y ait pas différence pour l'artiste quant à la façon de structurer l'une ou l'autre.
A propos du livre que vous évoquiez, je crois savoir qu'il s'agit d'une autobiographie.
C'est effectivement une autobiographie mais en même temps c'est plus compliqué que cela. En fait, j'essaie de l'écrire en douze chapitres, douze chapitres bibliques à propos de ma vie, mais je veux aussi que le lecteur puisse lire chaque chapitre indépendamment les uns des autres et c'est en ce sens que ce n'est pas si facile. C'est donc basé sur une autobiographie, cependant ça reste une fiction.
Pour en revenir à la musique, quels furent vos premiers contacts avec elle, quelles étaient les musiques que vous écoutiez dans votre jeunesse ?
Surtout la musique à portée sociale et politique. Dans la Yougoslavie titiste, je m'efforçais de tendre vers ce qui pour nous n'était pas facilement accessible. Vers la fin des années 60, le rock'n'roll n'était pas précisément le bienvenu. Il s'agissait donc pour nous d'être contre ; un peu comme ce qui s'est produit plus tard en Europe de l'Ouest avec la musique punk ; un certain nihilisme, mais de notre point de vue, un nihilisme contrôlé et non pas un nihilisme qui n'accepte rien.
Puis, lorsque j'ai réalisé mon deuxième film, j'ai été confronté à une situation à Sarajevo, où il devenait dangereux pour moi de devenir une institution. Alors je m'étais dit "ouh la la non ! Je m'en retourne vers la musique punk" et j'ai donc intégré ce groupe avec lequel je suis maintenant. A cette époque, je jouais de la guitare-basse, maintenant de la guitare rythmique.
C'est à cette époque que remonte l'épisode de "Marshall is dead" ? (1)
C'était une période où il y avait deux sortes de dissidents dans le système communiste ; ceux qui haïssaient les communistes et ceux qui ne les haïssaient pas. Pour ma part, je ne haïssais personne, pas même eux ; ce qui est d'ailleurs visible dans mes films où quand j'essaie de brosser le portrait de mes personnages, vous constatez que je ne blâme personne et que je ne cherche pas à établir de culpabilité. J'ai ainsi fait partie de ceux qui me combattaient, pas les communistes par les armes ou l'activité politique mais je les combattais par le biais de l'ironie.
Quand avez-vous commencé à jouer d'un instrument et lequel ?
Il y a longtemps. J'ai commencé par la guitare mais je ne m'entraînais pas. Donc on ne peut pas dire que je sois un excellent musicien mais on ne dira pas non plus que je suis un mauvais musicien.
Pendant vos concerts on voit les membres du groupe vêtus comme de pauvres hères. Cette allure dépenaillée, relève-t-elle d'un parti-pris, d'une vérité, d'un jeu ou encore est-ce un message par rapport au paraître, à la mode ?
Non, pas un message sur la mode. C'est plutôt un jeu lié à un certain esprit rebelle. Rebelle dans le sens où nous voulons, autant que faire se peut, être en dehors de tout système et nous voulons jouer une musique que l'on peut qualifier de musique universelle, celle produite par des instruments authentiques, traditionnels.
Nous voulons être sincères et sans concession, d'où cet aspect quelque peu chaotique. Je dirais que notre show est païen, c'est le mot, on peut voir sur scène un chaos organisé.
Quel est l'engagement de No Smoking Orchestra si l'on considère les paroles de vos chansons et votre façon de jouer sur scène ?
Notre engagement consiste à aller au plus profond, jusqu'à la substance même de la dimension tragi-comique de la vie des gens aujourd'hui. Nous n'hésitons pas à dépeindre des gens "bizarres", ceux-là même qui sont prêts à toutes les compromissions pour de l'argent ; ces gens qu'on pourrait appeler " Roméo et Juliette " mais sans cet idéal quasi romantique de Roméo et Juliette.
On voit Roméo comme un réfugié mais aussi comme quelqu'un prêt à se compromettre pour de l'argent, prêt à se vendre ; c'est ce qui rend la chose assez unique.
Sur le dernier CD de No Smoking Orchestra Unza unza time (sorti en mai 2000), vous dites que le "Unza Unza" est la musique la plus importante depuis le Reggae. Pouvez-vous nous en dire plus sur la “Unza Unza attitude” ?
Je compare le unza unza au reggae, car le reggae est le dernier mouvement musical qui fait sens à mes yeux ; en tant que mouvement, c'est le dernier où les paroles comme la musique ont un sens plein.
A travers les paroles de nos chansons il est question de ceux qui se battent pour leurs droits, ce qui montre bien l'état, le profil politique d'une société donnée : maintenant, dans notre cas, nous avons un pays qui est en situation d'échec, des gens sont déplacés à travers toute la Yougoslavie et il est des endroits, en particulier la Serbie qui était l'objet, à l'échelle internationale, d'une sorte de désamour. Ainsi, ce que l'on dit dans notre musique n'est pas généré par une situation de confort, ce n'est pas de la musique de salon. La musique comme les paroles partent des racines, des problèmes auxquels les gens sont confrontés et c'est en cela que notre action a une signification.
Plus généralement quelle est l'évolution de la musique rock en ex Yougoslavie ces dix dernières années ?
Je crois que le rock'n'roll est définitivement mort. Le r'n'r a maintenant atteint la dernière phase de la décadence. Qu'il y ait encore une résistance ou que le tout soit devenu partie du système alors on peut considérer qu'en Yougoslavie le système ne permet plus l'accomplissement des fonctions du rock. Je crois que la chute du rock a été annoncée avec l'apparition de U2 et tous ces groupes de rock "humanistes" professionnels qui jouent une sorte de rock'n'roll sans consistance, on ne sent pas chez eux ce besoin réel de jouer. Mais la remarque n'est pas seulement valable pour le rock, l'art en général est dans cette situation. Alors, nous essayons d'apporter les racines de l'énergie et du sens à ce que doit être le rock ; nous sommes peut-être privilégiés dans cette démarche, dans la mesure où nous venons d'un pays où la situation n'était pas si bonne. Nous devions nous battre sur deux terrains en même temps : contre la globalisation planétaire et contre Slobodan Milosevic.
Vous venez de mentionner U2 et c'est intéressant car ce groupe a été le premier à se produire à Sarajevo après la guerre (sept 97).
Car ce sont des "humanistes" professionnels. Ils jouent toujours aux mauvais endroits ; souvenez-vous de l'Ethiopie, c'est à partir de là qu'ils sont devenus immensément populaires ; mais après le concert la situation de l'Ethiopie a empiré. Si vous vous rendez à Sarajevo aujourd'hui, vous constaterez à une échelle réelle la concrétisation de ce que je prédisais avant le début de la guerre.
Ces groupes sont des vautours qui jouent partout où les projecteurs de l'actualité leur permettent de se promouvoir, ils ne jouent pas aux endroits calmes, sans actualité. Pourquoi ne vont-ils pas jouer en Irak par exemple, où il y a eu près de 200 000 morts ces dix dernières années ? Pourquoi ne vont-ils pas jouer pour les enfants d'Irak ?
Non, ils se produisent là où l'attention des médias est focalisée ; c'est à une sorte de safari, tant intellectuel qu'artistique, qu'ils participent.
Les groupes locaux tels que Urban, Alka Vuica, Kino Dvornik restent pourtant populaires sur le territoire de l'ex Yougoslavie ?
Je ne saurais vous le dire, je ne suis plus là-bas depuis longtemps, je vis ici et ailleurs. Mais vous savez, l'ex Yougoslavie avait une spécificité ; le marché intérieur était suffisamment développé pour que la production locale trouve un débouché satisfaisant. Pour faire simple, lorsque l'OTAN a bombardé la Yougoslavie on m'a posé la question sur le pourquoi de ces bombardements et j'ai répondu que, parce qu'à Belgrade on ne (distribuait), diffusait pas Titanic sur les écrans. C'était une boutade, mais si vous analysez les choses, vous constaterez qu'il y a une part de vérité dans cette boutade.
Aujourd'hui Slobodan Milosevic n'est plus là ; et bien, il n'aura fallu que trois jours pour voir les experts américains débarquer à Belgrade ! ils ont donc bombardé et veulent maintenant réinvestir.
Donc ce cycle d'histoires nous montre que le territoire ex yougoslave était suffisamment adapté à la production locale mais je crois que cela aussi est terminé, que bien des productions musicales et autres vont être sacrifiées de plus en plus ; car, la Yougoslavie n'est pas aussi puissante que la France pour se prémunir contre la globalisation en terme de production culturelle, alors je ne crois pas en un grand avenir quant à la production locale.
Quelle est la corrélation entre No Smoking Orchestra et votre travail de cinéaste ?
No Smoking a fait la musique de Chat noir, chat blanc et nous allons aussi faire la musique du prochain film.
Puisque nous parlons cinéma, quelles sont pour vous les œuvres charnières du cinéma ?
Il y a cette incroyable élégance d'expression de La règle du jeu, le baroque de Fellini que j'adore, Amarcor, 8 1/2 ; et puis, avec Citizen Kane apparaît la destruction de la structure narrative classique ; mais aussi cet incroyable jeu d'esprit, ce surréalisme avec les œuvres de Buñuel, et bien d'autres encore. Mais ces quatre-là sont de mon point de vue, décisifs dans l'histoire du cinéma.
Et aujourd'hui ?
Je dois dire qu'aujourd'hui le cinéma n'a pas une telle force bien qu'il y ait quelques auteurs qui vagabondent avec leur caméra, au milieu de nulle part, explorant de nouveaux territoires. De temps en temps, apparaissent de bons petits films ; mais il y a 90 % de films idiots venus d'Hollywood qui est, je crois, le pire endroit de la planète actuellement.
La thématique tzigane est une constante dans votre œuvre, qu'elle soit cinématographique ou musicale …
Vous savez, il y a 9 millions de tziganes à travers l'Europe et ils sont toujours vivants et continuent de ne pas accepter les règles des sociétés industrielles standardisées. Ils ont conservé leur musique qui symbolise quelque chose d'incroyablement magnifique. Et vous avez avec les Tziganes, ce qu'aucune autre nation en Europe n'a pu conserver : dans le sens où quand, par exemple les gitans adoptent le téléphone portable, vous avez l'impression que quelqu'un du moyen âge sert la main de quelqu'un du XXème siècle. Ils ont quelque chose d'éternellement libre ; je trouve cela exaltant, c'est pour cela que je les admire, fort simplement !
Pour en revenir à vos projets cinématographiques ?
Mon prochain film s'appellera Un nez. C'est l'histoire d'un acteur qui, le soir de la première de Cyrano de Bergerac, ne se présente pas au théâtre et va lutter, dans la vraie vie, la mafia russe à New York. Ce tournage débutera en mars prochain.
Vous faites dire à Axel dans Arizona Dream : "Si tu veux connaître l'âme de quelqu'un, demande-lui à quoi il rêve". Alors quels sont les rêves d'Emir Kusturica en tant que citoyen et principalement en tant que citoyen d'ex Yougoslavie.
Je vais vous dire franchement quels sont mes rêves. Ces sept dernières années, je priais Dieu qu'il n'y ait pas de guerre civile en Serbie et au Monténégro et je crois que mes rêves sont maintenant devenus réalité. Je suis soulagé car une partie de ma famille vit à Belgrade et l'autre au Monténégro, ils ne vont donc pas se retrouver au milieu d'une guerre civile.
Quant à mes rêves sur l'ex Yougoslavie, ils sont maintenant ruinés, je n'ai plus de rêve à ce sujet, bien sûr je me sens triste pour mon pays que j'ai perdu ; mais par ailleurs, je me sens aussi plutôt bien en mon for intérieur.
Avec Chat noir, chat blanc votre univers cinématographique se veut plus léger, loin de la politique ou de la géopolitique, c'était une façon de prendre de la distance avec ce qui se passait alors en ex Yougoslavie ?
C'était absolument nécessaire pour moi de faire ainsi car la chose la plus importante était de trouver une issue par rapport à ce qui se profilait après Underground. Si l'on considère qu'avec ce dernier j'avançais dans un tunnel, cherchant la lumière, alors cette lumière je l'ai trouvée avec Chat noir, chat blanc.
Pouvez-vous nous expliquer la controverse consécutive à la Serbie d'Underground ?
Vous savez, ce qui s'est passé au départ, perdure. La situation en Yougoslavie est assez complexe et j'y ai toujours réfléchi en terme de complexité et non pas comme quelque chose qui doit être décrit avec d'un côté le noir et de l'autre, le blanc. Et cela même si aujourd'hui les gens en Serbie célèbrent la victoire d'un président démocratiquement élu contre Milosevic ; et bien, j'ai toujours insisté sur le fait que je ne reprenais pas en chœur les slogans que les gens entonnaient. Pour ma part, je faisais un film qui à la base traitait de tout cela. Et la chose la plus absurde qui me soit arrivée dans ma vie, c'est que le film, dont le message était contre Milosevic et tous ceux qui symbolisaient cela, a été considéré comme un film de propagande pro serbe ; ce qui a été un non-sens total. J'ai été l'objet d'anathème, pour utiliser un terme religieux. Ça a été vraiment très difficile mais, en tout état de cause, je suis très têtu ; je vis pour mes idées et tout est bien clair pour moi.
Alors Underground a été le pic d'une controverse qui m'a accompagnée dans ma vie, à savoir que d'un côté je combattais un régime totalitaire qui était le résidu du titisme, alors que de l'autre on m'accusait de faire la propagande d'un tel régime. De toute façon, quiconque analyse la chose à tête reposée et avec sérieux, constatera que j'avais alors raison.
Concernant les élections qui se sont tenues fin septembre en Yougoslavie, que pensez-vous de la nouvelle donne ?
Je suis très heureux que le changement soit finalement le fruit d'élections et que maintenant c'est vraiment la fin du titisme qui était un système truqué, un système monarcho-bolchevique, un système basé sur le refus sur le mot "Non" , le mot non comme ligne politique car on était supposés prendre part au jeu entre l'est et l'ouest. Cela est donc arrivé 20 ans après sa mort ; je suis donc satisfait que ce système disparaisse, qu'un nouveau se mette en place et que la Yougoslavie demeure un état.
Quelle est votre opinion sur l'évolution générale de l'ensemble ex yougoslave et plus particulièrement sur la situation en Bosnie-Herzegovine puisque Sarajevo est votre ville natale ?
Je ne suis pas vraiment informé, je ne suis plus en Bosnie depuis maintenant 9 ans et je n'y retournerai plus. Les gens de Sarajevo se sont mal comportés à mon égard, ils ont brûlé ma maison. Par rapport à certains conseils que j'ai pu leur donner, ils ont fait beaucoup de choses. Je pense sans vouloir faire preuve de cynisme, que la situation à Sarajevo, sur ce qu'on m'en rapporte, est maintenant pire que celle qui prévalait avant la guerre et ma principale idée était de tout faire pour éviter cette guerre. Je considère que la situation globale telle qu'elle était présentée aux occidentaux ne correspondait pas précisément à la réalité sur place. Pour autant, je leur souhaite le meilleur, mais je suis assez certain que comparée à l'actuelle Yougoslavie, laquelle demeure un état indépendant, la Bosnie est un protectorat et c'est mon instinct ; si vous considérez la Serbie et le Monténégro où il y a tout de même des élections présidentielles libres, ce n'est pas un système de protectorat, alors que la Bosnie oui.
Si nous prenons l'exemple de la Bosnie et plus particulièrement celui de Sarajevo, on constate sur le terrain que la plupart des talents de l'économique au culturel, ont quitté le pays ; le tissus social est désagrégé et ce sont maintenant les gens des campagnes qui sont aux commandes des leviers essentiels. Cette situation ne vous semble pas dommageable ?
Si bien sûr, mais ils sont responsables de cet état de fait. Ils ont cru qu'Izetbegovic était l'homme qui leur apporterait une Bosnie libre et ils n'ont pas vraiment bien calculé. Fondamentalement Izetbegovic est une composante avec Tudjman et Milosevic de ce triangle nationaliste qui, en Bosnie, a apporté la guerre. Ils ont voulu, les trois ensemble, démanteler la Bosnie. En Bosnie les gens ont été sévères à l'égard de quiconque s'était échappé du pays ; ils nous ont appelés "traîtres", nous ont qualifiés de personnes sans morale et maintenant ils doivent vivre sans nous ; parce qu'on ne commet pas ce genre d'erreur deux fois.
Vous savez, l'une des conséquences concrètes des accords de Dayton, dans mon cas particulier, aura été que ma maison a été brûlée, détruite par les Sarajeviens et non par les Serbes. La situation dans les Balkans est constamment glissante comme une planche savonnée, je vous le répète, si vous comparez trois pays balkaniques : la Macédoine, l'actuelle Yougoslavie et la Bosnie, la Macédoine et la Bosnie sont des protectorats alors que la Yougoslavie est le seul endroit où les gens habitent toujours et même les talents qui ont fui le pays vont rentrer parce que la possibilité de s'exprimer existe.
Que peut faire quelqu'un dans le cadre d'un protectorat ? Dites-le moi ! Etre là à écouter la tonalité de la communauté internationale, ça je peux le faire en étant à Paris.
Aujourd'hui on pourrait être optimiste dans la mesure où les leaders (Tudjman, Milosevic et Izetbegovic) qui ont signé les accords de Dayton ne sont plus au pouvoir ; Izetbegovic a démissionné ce week-end (14/10/00).
Je vais vous dire pourquoi je ne suis plus à Sarajevo : si vous lisez les termes de l'accord de Dayton et que vous le compariez aux propositions élaborées par le groupe de contact en 1993, il n'y a pas de différence ! Izetbegovic avait refusé les propositions de 1993, je ne sais pas pourquoi il a dit non, mais toujours est-il que pour moi ça n'avait pas de sens d'endurer 4 ans de guerre civile pour à la fin signer ce qui était précisément proposé au début du conflit. Et il y a de trop nombreux éléments tels que celui-ci.
Voyez-vous, je ne suis pas de ces personnes qui se satisfont du départ des autres, je suis bien plus compliqué et je ne prône pas ce genre de choses. Milosevic, Izetbegovic et Tudjman incarnaient l'héritage du titisme qui était un système qui, à la mort de Tito, n'a pas laissé d'institutions assez fortes. Après 1945, le nationalisme, le sentiment national étaient prohibés dans notre pays et donc j'appréciais d'autant moins ces 3 personnages qu'ils étaient le produit logique de ce système titiste. Ainsi ces 10/20 dernières années, nous avons été les victimes de ce que précisément je dépeignais dans Underground. Nous sommes la nation qui n'a jamais véritablement compris qu'en 1989, la guerre froide s'était achevée, parce que sous Tito nous avons profité de la guerre froide et donc, dans notre cas, il a fallu une longue période pour assimiler ce qui s'était passé. Même si je ne suis pas d'accord aujourd'hui sur ce que recouvre le terme "sentiment national" dans la mesure où si aujourd'hui vous ne dites pas : "J'aime le hamburger et je bois du Coca-Cola" alors vous êtes taxés de nationaliste; ce qui est faux.
En ce qui me concerne, lorsque je devais combattre ces soi-disant intellectuels français et que je leur disais que non, Milosevic n'est pas fasciste, il est monarcho-bolchevique, ils me répondaient : "Vous êtes avec lui" et je leur disais que non parce que je voulais néanmoins préserver mon point de vue ce qui, à cette période, était très risqué ; cette époque particulière où pour schématiser, si vous dites "Je n'aime pas les films d'Hollywood" alors on vous répond que vous êtes nationaliste.
(1) Lors d'un speech entre deux morceaux, le chanteur Dr Nelle Karajlic, voyant son ampli de marque Marshall manifester quelques faiblesses, s'était exclamé "mon Marshall est mort" ! Les autorités en avaient pris ombrage puisque le Maréchal Tito venait de mourir ; alors commença pour le groupe une période difficile (concerts annulés, disques saisis) puisque le pouvoir avait décidé de les mettre à l'index.

Propos recueillis par Samir BD
Traduction : le même (merci à Lucy et Naty)