Il
y a des minables, comme Anthony Braxton : tout le monde le considère
comme un dieu et il n'est pas foutu de jouer correctement douze mesures
de suite. Je sais ce que c'est que la musique, et je vous dis qu'il
joue de la merde.
(Wynton Marsalis, JazzMag 1981)
Passer pour un idiot aux yeux dun imbécile est
une volupté de fin gourmet
(La philosophie de Georges Courteline 1917)
Limbécile
aurait (selon John Zorn) fait un très bon dernier disque, sa
musique est honnête, sans plus
Limbécile
sera à Vienne le 9 juillet pour un hommage à Louis Armstrong
(autre célèbre idiot).
Lidiot sera aussi à Vienne le surlendemain, personne
ne parle jamais de ses disques, sa musique est essentielle, pas moins.
Le comparer à lautre imbécile, cest comme
comparer Berlioz à Malher ou Lenny Kravitz à Prince.
Lun exploite un héritage, avec talent parfois, sans se
découvrir, sans plus
lautre cherche, se trompe
parfois, et trouve aussi : lindicible, linouï, pas
moins
Quand il est question dart plutôt que de culture.
Anthony Braxton est un cas à part dans lhistoire de la
musique noire américaine. Sil vient assurément
du jazz, du free (celui de lAACM du pianiste Muhal Richard Abrams
qui participe à son premier disque) il est aussi lun
des rares jazzmen connus et reconnus dans la musique contemporaine
au même titre quun John Cage. Car Braxton est allé
aussi loin dans limprovisation la plus totale avec Derek Bailey
ou Max Roach que dans lécriture, la composition. Il pratique
tous les saxophones et clarinettes sans exceptions et réunit
dans son jeu aussi bien Eric Dolphy et Lee Konitz, quOrnette
Coleman et Paul Desmond. Cest un vrai intellectuel, son intérêt
pour la philosophie et son souci de convergence artistique le placent
dans la lignée des Cecil Taylor et Bill Dixon, autres grands
penseurs de la New Thing. Mais ce travailleur acharné, auteur
dune uvre gigantesque (For Four Orchestras) a besoin despace,
sa musique austère de prime abord, explore un monde dont Charlie
Parker (est-ce que lautre imbécile a pris la peine découter
son fabuleux Charlie Parker Project ?) et Iannis Xenakis sont les
plus beaux continents. Lexplorateur attentif y découvrira
un lyrisme rare et inoubliable.
Cela devient une tradition, de temps en temps, Jazz à Vienne
se fait une grosse peur en tentant de bousculer son cher public
après Georges Russell, Muhal Richard Abrams, Cecil Taylor,
Bill Dixon et Ornette Coleman, il ne manquait à son tableau
de chasse quAnthony Braxton et sa terrible réputation
de videur de salle. Avec un ensemble qui comporte huit souffleurs
(dont Chris Jonas au ténor) une guitare (Kevin ONeil)
et une rythmique, on peut sattendre à tout. Il faut sattendre
à tout. Et surtout laisser ses références, ses
habitudes, son confort, son Wynton Marsalis à la maison pour
être prêt à recevoir, peut-être, une autre
musique.
Vincent
Domeyne