JANVIER
N°45
Jean-Luc Benoziglio
Nième Compagnie
Régine Chopinot
FEVRIER N°46
Erik Truffaz
Arthur H
Philippe Vincent
Claire Rengade
Brigitte Giraud
Le Pez Ner
MARS
N°47
Dominique Bagouet
Musiques en scène
Ousmane Sow
Gilles Chavassieux
Saïan Supa Crew
Thomas fersen
John Coltrane
AVRIL
N°48
Sally Nyolo
Tibet un peuple en sursis
Turak au Laos
Jean Bolcato
MAI
N°49
José Bové
Bell Oeil
Idir
Quatuor Hélios
High Tone
JUIN
N°51/51
Partage d'exotisme
JAVA
Anthony Braxton
Anna Karina
SEPTEMBRE
N°52
Delphine Gaud
Cie Accrorap
Nième Compagnie
Virginie Despentes
Le Peuple de l'Herbe
Bruno Chevillon
OCTOBRE
N°53
Maguy Marin
Brooklin Funk Essentials
Gopf
Biennale Internationale de Design
Bernard Lubat
Bob Dylan
NOVEMBRE
N°54
Emir Kusturica
Elliott Murphy
Charlie Brozzoni
Planète Comet
Denis Lavant
Glen Gould
Avatarium
Claire Rengade
DECEMBRE
N°55
Assassin
David Krakauer
Musée d'Art Contemporain |
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José
Bové
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A
loccasion de la sortie de leur livre Le monde nest pas
une marchandise, José Bové et François Dufour
ont sillonné fin mars les Fnac de France, dont celle de la
Part-Dieu : rencontre avec un révolté... mais avec un
révolté qui pense et qui appuie sa révolte sur
une analyse précise, consciente. Utilisant les médias
comme des leviers pédagogiques, montant des actions dont la
stratégie na rien à envier avec les papes de la
real politik, le moustachu paysan dune quarantaine
bien tapée na rien dun soixante-huitard rêveur
et nostalgique, et draine avec lui un espoir qui na rien à
voir avec un quelconque repli souverainiste, ou une écologie
de pas de porte. Les cibles sont celles qui régissent la globalisation,
lOMC, le FMI, la banque mondiale, le néolibéralisme
planétaire qui commande ce que lon trouve finalement
dans notre assiette, mais aussi dans notre culture, dans notre quotidien,
des nantis aux plus pauvres... Bové louvre, son haleine
et celle de ses potes en décoiffe plus dun, une invitation
à prendre son destin en main.
De la prison à la baston, rien ne semble tarir son enthousiasme
lucide, David décuple ses forces, Goliath a intérêt
à se tenir tranquille.
Dans une récente interview vous avez parlé de
laliénation de nos sociétés développées
et notamment de la difficulté à lappréhender
par le citoyen, pourriez-vous préciser votre pensée
?
Bon, ça commence rude, tant mieux, autant entrer dans le vif
du sujet tout de suite. Dans les pays pauvres, que ce soit les dictatures
ou les pays de démocratie formelle comme le Brésil,
par exemple, où les conditions de vie et les clivages sont
très durs, lorsquon est paysan sans terre et quon
est chassé à coup de fusil par les hommes de mains des
grands propriétaires, lidentification de lennemi
est en quelque sorte très évidente.
Lorsque lon est dans une société avec un niveau
de vie global plus élevé, reconnaître les facteurs
de laliénation nécessite une compréhension
et donc une analyse plus complexe; en particulier au regard des nouvelles
formes empruntées par celle-ci. Il y a deux formes daliénation
qui me paraissent aujourdhui intéressantes : celle liée
au monde technicien et celle liée à lappareil
détat qui a plusieurs visages, quon peut retrouver
dans différents secteurs ; en agriculture ce sera le productivisme
que lon retrouve dans dautres domaines comme celui de
la santé ou des médias. Un système pernicieux
qui a pour conséquence première de rompre tous liens
logiques entre le créateur du travail et la finalité
du travail. Par exemple, en agriculture, on ne produit plus en fonction
de la qualité offerte au consommateur, mais par rapport à
des objectifs de rendement servis par des outils économiques
tels que la politique agricole commune ou des entreprises souvent
transnationales (STN), qui poussent sans cesse à des gains
de productivité qui dépossèdent complètement
le paysan de tout pouvoir de décision.
Dans un tout autre domaine, celui du journalisme que je connais de
très près chez mes amis du Midi Libre, le système
informatique a pour conséquence de formater le contenu de larticle
en fonction dun programme logiciel. Cette évolution de
la technique qui impose ses choix à un contenu, est typiquement
significative dune société. A partir de là,
on comprend mieux ce que peut être laliénation
technique. Ceci dit, ces remarques sont valables aussi pour dautres
secteurs dactivité, y compris la culture, (tu las
dit José : le format du musée, le format de la musique
en radio, 245 de bonheur...).
Aujourdhui je pense quil y a une véritable prise
de conscience de cette aliénation de productivité qui
suit des logiques dintérêts de profit maximum (entreprise
pharmaceutique pour la santé par exemple), uniquement financière
ou budgétaire.
Un problème que lon retrouve aussi dans la justice, où
ladministration prend le pas sur le fond de la mission de justice
à proprement dit. Ce type daliénation nécessite
une réflexion parce quil ny a pas de responsable
identifiable, mais un système à comprendre et à
dénoncer.
Lautre forme daliénation complexe, cest létat
qui dicte sa logique de machine aux politiciens et aux citoyens. Cest-à-dire
que la classe politique est une servante de létat, et
malgré la sincérité de certains hommes politiques,
la lourdeur de lappareil est telle, quentre le vote dune
loi et son décret dapplication, il y a une distorsion
énorme qui en fausse le sens. Cest pourquoi le citoyen
se détourne des urnes, ne voyant pas deffets sur sa vie
quotidienne. la décentralisation en est un exemple notoire
qui na deffet que de renforcer des féodalités,
donc des pressions sur lindividu. La liberté de lindividu
face à létat est de plus en plus réduite.
Les types daliénations passent, pour être compris,
par la réflexion avant dagir contre, et ils ne peuvent
se résumer en une minute et posent de ce fait un problème
de communication (on en revient au format).
Où en est donc, selon vous, le rôle du politique dans
cette société, et nêtes-vous pas tenté
dy prendre une place ?
Si le politique reconnaissait lexigence de mieux gérer
cet appareil et de mener une réflexion sur ses mécanismes,
il ne serait pas dans un rôle illusoire très dangereux,
où il vend du rêve auquel personne ne croît plus,
et jai parfois même limpression que le monde politique
rêve de lui-même... cest pour cette raison quen
tant que confédération paysanne nous ne nous situons
pas du tout dans cette sphère. Nos préoccupations ne
sont pas territoriales, nous combattons au niveau international sur
les fondements de la déclaration des droits de lhomme,
cest-à-dire : droit au logement, droit à lalimentation,
droit à la culture, enfin tous les droits fondamentaux. Nous
sommes dans cette logique qui sarticule évidemment autour
de la préservation des biens communs de lhumanité
qui sont : la terre, leau, lair et nous nous posons sans
ambiguïté comme une force de contre-pouvoir.
Le contre-pouvoir sest-il manifesté de manière
exemplaire selon vous à Seattle, lors de la dernière
conférence de lorganisation mondiale du commerce (OMC)
?
Je pense que Seattle est une victoire symbolique en forme de point
de départ. Spécialement la présence dans cette
force dopposition de mouvement citoyen de pays riches et pauvres
(74 pays représentés), où la conclusion temporaire
na pas été une récupération par
un quelconque parti politique ou un encartement syndical, mais une
volonté pour chacun de reprendre la parole face aux grands
de ce monde.
Est-ce que cette impulsion a renforcé ou donné naissance
à des structures internationales de luttes ?
Bien sûr, nous sommes depuis 1993 à travers lorganisation
Via Campesina engagés dans une lutte pour le non-brevetage
du vivant, la souveraineté alimentaire, le maintien de la bio-diversité
qui vont évidemment bien plus loin que le monde agricole seul.
Face aux pouvoirs politiques et économiques, le congrès
américain et Blair ont par exemple autorisé en janvier
le clonage animal. Vous opposez un réformisme radical,
ny a-t-il pas une contradiction majeure entre ces deux termes
?
Cest vrai que cette expression contient un paradoxe, pour le
moins. Nous nous battons pour le droit, nous opposons au marché
le droit, cest-à-dire que nous pensons quen face
de lempire de la circulation des marchandises, il faut imposer
un droit supérieur défendant des valeurs humaines et
non marchandes.
Tout est transformé en marchandise : lagriculture, léducation,
la santé, la culture dans une logique technique ; il ny
a que le droit international qui peut servir de filtre à cette
mondialisation du marchandage. Nous combattons pour le droit et non
pour une idéologie. Nous ne nions pas lexistence du commerce,
et en tant que paysan nous serions mal placés...
Ce type de contre-pouvoir trouve-t-il son illustration dans lorgane
de veille de lOMC auquel vous participez à Genève
?
Nous sommes en train en effet de mettre en place la Global Citizen
Initiative, qui sera un bureau permanent comprenant des experts qui
auront pour mission de regarder au microscope ce qui se passe dans
le bâtiment même de lOMC.
Un sigle à consonance américaine qui porte votre internationalisme
et votre alliance avec les forces syndicalistes et citoyennes des
Etats-Unis, une réalité qui a déstabilisé
ceux qui vous ont taxés danti américanisme, après
le démontage du Mac Do à Millau cet été.
Les mouvements de résistance aux US sont très actifs,
et des rapprochements entre des associations comme Public Citizen
et les gros syndicats américains (perçus avant tout
comme les colleurs daffiches de Clinton) ou des mouvements écolos.
Une situation quon na jamais vue en France et qui à
Seattle a permis cette énorme mobilisation, ouvrant notamment
sur une radicalité étudiante quon navait
pas vue depuis la guerre du Vietnam. Relégué par le
fait que Seattle est une ville particulière, bien sûr,
cest Microsoft et Boeing et en même temps la première
ville où il y a eu une grève générale
en 1919, le berceau des syndicalisme aux states, de lécologie,
enfin bref jusquaux grunges, Seattle était vraiment la
dernière ville où il fallait organiser le congrès
de lOMC ! (rires)
Vous vous considérez comme un révolutionnaire ?
La révolution tourne en rond, je suis un partisan de la révolte,
la révolution tourne en général en construction
étatique, donc suspecte.
Homme, donc de révolte, quelles stratégies mettre
en uvre face aux STN et aux états qui visiblement de
Davos (réunion annuelle des puissants du monde dans une station
des plus huppées du pays du gruyère) à Rio, où
sest tenue en 1992 une conférence internationale sur
la préservation de la planète, qui a retenti dun
échec quasi total, nen nont jusqu'à preuve
du contraire, rien à faire des valeurs humanistes que vous
défendez ?
Il ny a que laffrontement, appuyez là où
ça fait mal, cest-à-dire à leur porte-monnaie,
notre action par exemple contre les OGM où nous avons en janvier
1998 détruit un stock de maïs transgénique à
Nerac, ou en juin 1999 à Montpellier des plants de riz transgéniques.
Nous voulons dire stop à des processus qui mènent à
des points de non retour, comme la marchandisation du droit à
polluer et à gaspiller les ressources naturelles et les rendre
impropres pour des générations et des générations.
Les puissances financières et étatiques qui les soutiennent
ne comprennent que le rapport de force, alors on y va chaque fois
que lon estime que cest le seul moyen de se faire entendre,
mais toujours dans le respect de la personne, nous nous attaquons
à des fonctions, pas à des hommes.
Aujourdhui 16 avril, José doit sourire en pensant à
notre bon ministre des finances, Laurent Fabius, bloqué dans
sa voiture par quelques 10 000 manifestants à Washington DC,
venus jouer au grain de sable dans le rouage du FMI. Merde, si les
citoyens commencent à demander des comptes, alors quils
ne sont même pas convoqués, cest la porte ouverte
à la démocratie...
Propos
recueillis par Laurent Mulot
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