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2000

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  MAI N°49  



 

José Bové

A l’occasion de la sortie de leur livre Le monde n’est pas une marchandise, José Bové et François Dufour ont sillonné fin mars les Fnac de France, dont celle de la Part-Dieu : rencontre avec un révolté... mais avec un révolté qui pense et qui appuie sa révolte sur une analyse précise, consciente. Utilisant les médias comme des leviers pédagogiques, montant des actions dont la stratégie n’a rien à envier avec les papes de la “real politik”, le moustachu paysan d’une quarantaine bien tapée n’a rien d’un soixante-huitard rêveur et nostalgique, et draine avec lui un espoir qui n’a rien à voir avec un quelconque repli souverainiste, ou une écologie de pas de porte. Les cibles sont celles qui régissent la globalisation, l’OMC, le FMI, la banque mondiale, le néolibéralisme planétaire qui commande ce que l’on trouve finalement dans notre assiette, mais aussi dans notre culture, dans notre quotidien, des nantis aux plus pauvres... Bové l’ouvre, son haleine et celle de ses potes en décoiffe plus d’un, une invitation à prendre son destin en main.
De la prison à la baston, rien ne semble tarir son enthousiasme lucide, David décuple ses forces, Goliath a intérêt à se tenir tranquille.


Dans une récente interview vous avez parlé de l’aliénation de nos sociétés développées et notamment de la difficulté à l’appréhender par le citoyen, pourriez-vous préciser votre pensée ?
Bon, ça commence rude, tant mieux, autant entrer dans le vif du sujet tout de suite. Dans les pays pauvres, que ce soit les dictatures ou les pays de démocratie formelle comme le Brésil, par exemple, où les conditions de vie et les clivages sont très durs, lorsqu’on est paysan sans terre et qu’on est chassé à coup de fusil par les hommes de mains des grands propriétaires, l’identification de l’ennemi est en quelque sorte très évidente.
Lorsque l’on est dans une société avec un niveau de vie global plus élevé, reconnaître les facteurs de l’aliénation nécessite une compréhension et donc une analyse plus complexe; en particulier au regard des nouvelles formes empruntées par celle-ci. Il y a deux formes d’aliénation qui me paraissent aujourd’hui intéressantes : celle liée au monde technicien et celle liée à l’appareil d’état qui a plusieurs visages, qu’on peut retrouver dans différents secteurs ; en agriculture ce sera le productivisme que l’on retrouve dans d’autres domaines comme celui de la santé ou des médias. Un système pernicieux qui a pour conséquence première de rompre tous liens logiques entre le créateur du travail et la finalité du travail. Par exemple, en agriculture, on ne produit plus en fonction de la qualité offerte au consommateur, mais par rapport à des objectifs de rendement servis par des outils économiques tels que la politique agricole commune ou des entreprises souvent transnationales (STN), qui poussent sans cesse à des gains de productivité qui dépossèdent complètement le paysan de tout pouvoir de décision.
Dans un tout autre domaine, celui du journalisme que je connais de très près chez mes amis du Midi Libre, le système informatique a pour conséquence de formater le contenu de l’article en fonction d’un programme logiciel. Cette évolution de la technique qui impose ses choix à un contenu, est typiquement significative d’une société. A partir de là, on comprend mieux ce que peut être l’aliénation technique. Ceci dit, ces remarques sont valables aussi pour d’autres secteurs d’activité, y compris la culture, (tu l’as dit José : le format du musée, le format de la musique en radio, 2’45 de bonheur...).
Aujourd’hui je pense qu’il y a une véritable prise de conscience de cette aliénation de productivité qui suit des logiques d’intérêts de profit maximum (entreprise pharmaceutique pour la santé par exemple), uniquement financière ou budgétaire.
Un problème que l’on retrouve aussi dans la justice, où l’administration prend le pas sur le fond de la mission de justice à proprement dit. Ce type d’aliénation nécessite une réflexion parce qu’il n’y a pas de responsable identifiable, mais un système à comprendre et à dénoncer.
L’autre forme d’aliénation complexe, c’est l’état qui dicte sa logique de machine aux politiciens et aux citoyens. C’est-à-dire que la classe politique est une servante de l’état, et malgré la sincérité de certains hommes politiques, la lourdeur de l’appareil est telle, qu’entre le vote d’une loi et son décret d’application, il y a une distorsion énorme qui en fausse le sens. C’est pourquoi le citoyen se détourne des urnes, ne voyant pas d’effets sur sa vie quotidienne. la décentralisation en est un exemple notoire qui n’a d’effet que de renforcer des féodalités, donc des pressions sur l’individu. La liberté de l’individu face à l’état est de plus en plus réduite. Les types d’aliénations passent, pour être compris, par la réflexion avant d’agir contre, et ils ne peuvent se résumer en une minute et posent de ce fait un problème de communication (on en revient au format).
Où en est donc, selon vous, le rôle du politique dans cette société, et n’êtes-vous pas tenté d’y prendre une place ?
Si le politique reconnaissait l’exigence de mieux gérer cet appareil et de mener une réflexion sur ses mécanismes, il ne serait pas dans un rôle illusoire très dangereux, où il vend du rêve auquel personne ne croît plus, et j’ai parfois même l’impression que le monde politique rêve de lui-même... c’est pour cette raison qu’en tant que confédération paysanne nous ne nous situons pas du tout dans cette sphère. Nos préoccupations ne sont pas territoriales, nous combattons au niveau international sur les fondements de la déclaration des droits de l’homme, c’est-à-dire : droit au logement, droit à l’alimentation, droit à la culture, enfin tous les droits fondamentaux. Nous sommes dans cette logique qui s’articule évidemment autour de la préservation des biens communs de l’humanité qui sont : la terre, l’eau, l’air et nous nous posons sans ambiguïté comme une force de contre-pouvoir.
Le contre-pouvoir s’est-il manifesté de manière exemplaire selon vous à Seattle, lors de la dernière conférence de l’organisation mondiale du commerce (OMC) ?
Je pense que Seattle est une victoire symbolique en forme de point de départ. Spécialement la présence dans cette force d’opposition de mouvement citoyen de pays riches et pauvres (74 pays représentés), où la conclusion temporaire n’a pas été une récupération par un quelconque parti politique ou un encartement syndical, mais une volonté pour chacun de reprendre la parole face aux “grands de ce monde”.
Est-ce que cette impulsion a renforcé ou donné naissance à des structures internationales de luttes ?
Bien sûr, nous sommes depuis 1993 à travers l’organisation Via Campesina engagés dans une lutte pour le non-brevetage du vivant, la souveraineté alimentaire, le maintien de la bio-diversité qui vont évidemment bien plus loin que le monde agricole seul.
Face aux pouvoirs politiques et économiques, le congrès américain et Blair ont par exemple autorisé en janvier le clonage animal. Vous opposez un “réformisme radical”, n’y a-t-il pas une contradiction majeure entre ces deux termes ?
C’est vrai que cette expression contient un paradoxe, pour le moins. Nous nous battons pour le droit, nous opposons au marché le droit, c’est-à-dire que nous pensons qu’en face de l’empire de la circulation des marchandises, il faut imposer un droit supérieur défendant des valeurs humaines et non marchandes.
Tout est transformé en marchandise : l’agriculture, l’éducation, la santé, la culture dans une logique technique ; il n’y a que le droit international qui peut servir de filtre à cette mondialisation du marchandage. Nous combattons pour le droit et non pour une idéologie. Nous ne nions pas l’existence du commerce, et en tant que paysan nous serions mal placés...
Ce type de contre-pouvoir trouve-t-il son illustration dans l’organe de veille de l’OMC auquel vous participez à Genève ?
Nous sommes en train en effet de mettre en place la Global Citizen Initiative, qui sera un bureau permanent comprenant des experts qui auront pour mission de regarder au microscope ce qui se passe dans le bâtiment même de l’OMC.
Un sigle à consonance américaine qui porte votre internationalisme et votre alliance avec les forces syndicalistes et citoyennes des Etats-Unis, une réalité qui a déstabilisé ceux qui vous ont taxés d’anti américanisme, après le démontage du Mac Do à Millau cet été.
Les mouvements de résistance aux US sont très actifs, et des rapprochements entre des associations comme Public Citizen et les gros syndicats américains (perçus avant tout comme les colleurs d’affiches de Clinton) ou des mouvements écolos. Une situation qu’on n’a jamais vue en France et qui à Seattle a permis cette énorme mobilisation, ouvrant notamment sur une radicalité étudiante qu’on n’avait pas vue depuis la guerre du Vietnam. Relégué par le fait que Seattle est une ville particulière, bien sûr, c’est Microsoft et Boeing et en même temps la première ville où il y a eu une grève générale en 1919, le berceau des syndicalisme aux states, de l’écologie, enfin bref jusqu’aux grunges, Seattle était vraiment la dernière ville où il fallait organiser le congrès de l’OMC ! (rires)
Vous vous considérez comme un révolutionnaire ?
La révolution tourne en rond, je suis un partisan de la révolte, la révolution tourne en général en construction étatique, donc suspecte.
Homme, donc de révolte, quelles stratégies mettre en œuvre face aux STN et aux états qui visiblement de Davos (réunion annuelle des puissants du monde dans une station des plus huppées du pays du gruyère) à Rio, où s’est tenue en 1992 une conférence internationale sur la préservation de la planète, qui a retenti d’un échec quasi total, n’en n’ont jusqu'à preuve du contraire, rien à faire des valeurs humanistes que vous défendez ?
Il n’y a que l’affrontement, appuyez là où ça fait mal, c’est-à-dire à leur porte-monnaie, notre action par exemple contre les OGM où nous avons en janvier 1998 détruit un stock de maïs transgénique à Nerac, ou en juin 1999 à Montpellier des plants de riz transgéniques. Nous voulons dire stop à des processus qui mènent à des points de non retour, comme la marchandisation du droit à polluer et à gaspiller les ressources naturelles et les rendre impropres pour des générations et des générations. Les puissances financières et étatiques qui les soutiennent ne comprennent que le rapport de force, alors on y va chaque fois que l’on estime que c’est le seul moyen de se faire entendre, mais toujours dans le respect de la personne, nous nous attaquons à des fonctions, pas à des hommes.
Aujourd’hui 16 avril, José doit sourire en pensant à notre bon ministre des finances, Laurent Fabius, bloqué dans sa voiture par quelques 10 000 manifestants à Washington DC, venus jouer au grain de sable dans le rouage du FMI. Merde, si les citoyens commencent à demander des comptes, alors qu’ils ne sont même pas convoqués, c’est la porte ouverte à la démocratie...

Propos recueillis par Laurent Mulot